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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 27 décembre 1938

“LA SOUFFRANCE EST NÉCESSAIRE À LA BEAUTÉ. QUAND ON AIME : TOUT SE JOINT”

4 pp. in-12 (200 x 152 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 27 décembre 1938

Ma petite fille bien-aimée,

Pendant toute la journée, j’ai pensé à la lettre que je voulais vous écrire. J’y mettais les détails de mes jours, un peu de mon état d’esprit du moment, mes réactions devant plusieurs faits, mes projets et mes rêves en ce qui nous concerne. Et voilà que je m’arrange de telle façon qu’il ne me reste qu’un temps infime avant le dernier courrier. J’arrive de chez ma sœur aînée ; là je me suis attardé ; il m’a fallu prolonger les adieux devant une table chargée de liqueurs. Au retour, un tas d’emplettes à faire, et me voici devant vous, encore ému des chutes à peine évitées qu’un verglas narquois s’est plu à m’offrir. Car le paysage ici n’a pas changé : blancheur, couleurs irréelles volées aux pays du nord ou de montagne. Et depuis ce matin une pluie fine : cela suffit à composer une patinoire raboteuse, ennemie des lois de l’équilibre.

Ma très chérie, comme j’ai pensé à vous le long de ces jours vécus sans vous. Comme j’ai mesuré, sans arriver à un résultat précis, la grandeur de mon amour ! Je vois de plus en plus que vous m’êtes indispensable : hier, par exemple, je n’ai reçu votre lettre qu’au courrier du soir (vers 18h30). J’allais vous porter une lettre à la poste ; que je n’ai pas envoyée : elle était cafardeuse, triste à chaque phrase, démontée. Non pas que je vous reprochais de m’avoir oublié : je crois en votre amour et ne le mettrai jamais plus en doute. Mais inconsciemment, l’absence de vos missives si pleines d’amour, si douces, si pareilles à vous, m’avait tissé une mauvaise journée. J’aurais été incapable d’écrire, de créer, de m’appliquer. Il me manquait le fondement. De cela, je ne m’aperçois que maintenant en constatant l’espèce de libération que j’ai ressentie à la réception de votre lettre : tout devenait clair, explicable et attirant. Je vous donne cet exemple de votre pouvoir sur moi pour vous montrer que même lorsque vous n’y pouvez rien (un retard dans notre correspondance, un rendez-vous manqué involontairement), je réagis seulement en raison de vous. Quel aveu de faiblesse. Mais aussi quelle source de force ! Car, ma bien-aimée, ma Zou que j’adore, jamais vous ne me manquerez, vous serez ma femme, toujours à mes côtés. Et si vous avez la force de m’aimer toujours, alors je sens que je serai plus fort que tout obstacle.

Et c’est là votre responsabilité. Ma chérie, c’est en songeant à ma fragilité hors de vous qu’il m’arrive de craindre la vie, de vous la montrer difficile. Mais si vous saviez (et cela, je vous le dis peu souvent) comme j’envisage la douceur de notre vie, la douceur de nos jours et de nos nuits, où nous serons ensemble. Alors, parce que je vous aime plus que tout, comme il est impossible d’aimer davantage, je ferai de votre vie la plus belle, la plus désirable. Non pas que la souffrance vous sera épargnée, mais la souffrance est nécessaire à la beauté. Quand on aime : tout se joint.

Ma Marie-Louise, je préfère arrêter là ce monologue. J’ai pourtant tant de choses à vous dire à ce sujet. Mais il faut que cette lettre vous arrive demain, autrement vous vous inquiéterez. Mais nous reparlerons de tout cela demain. Je vous raconterai mes vacances et surtout mes impressions de vacances. Je vous dirai combien j’ai rêvé au moment où ces lieux que j’ai connus depuis mon enfance, vous deviendront familiers. Comme il sera doux, ma fiancée chérie, de vous présenter aux moindres choses de chez moi.

Ma toute petite fille, à demain. Je serai rue Vaneau à partir de 16h15. Si vous voulez me téléphoner, faites-le entre 16h15 et 16h45 à Littré 2509 (en cas d’heure de rendez-vous changée). Je passerai rue Vavin à 17h30-17hh35, puis j’attendrai comme d’habitude : 18h-18h1/4. Votre lettre de demain m’apportera peut-être des précisions.

Merci pour vos lettres.

Ma chérie, je vous adore. Je t’adore. Mais ça c’est pour demain. Le train n’attendrait pas ma lettre.

Je t’embrasse quand même comme je t’aime : avec une infinie tendresse.

François