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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 30 décembre 1938

“ON SAIT MON EXIGENCE, MON REFUS IMPITOYABLE DE TOUTE VULGARITÉ, MON HORREUR DES ACTES, DES PENSÉES, DES PAROLES MÉDIOCRES”.

FRANÇOIS MITTERRAND MORALISTE

4 pp. in-12 (200 x 150mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Comme vous avez raison, ma toute petite fille chérie, de trouver supportable notre séparation obligatoire si doucement rompue par nos brèves rencontres ! Il vaut mieux adopter la solution courageuse, et faire la part de notre bonheur. Nous sommes déjà tellement privilégiés de connaître l’amour et son sens véritable. Tant d’êtres au monde ne savent où reposer leur pensée, où accrocher leur rêve. Le plus cruel supplice n’est-il pas de savoir que l’on est essentiel pour personne ? Nous avons la certitude merveilleuse d’être aimés. Il est peut-être juste de souffrir par notre amour même.

Et pourtant, il est difficile de se résigner. Je vous aime tellement ma Marie-Louise. Je ne peux imaginer la vie sans vous et je souffre de votre éloignement. En effet, le bonheur est fait en grande partie de détails. Pas un de vos gestes, pas un de vos actes ne m’est étranger et l’amour infiniment exigeant : il veut tout ; il ne peut supporter que lui échappe une parcelle de ce qu’il aime. Ma chérie, si vous saviez comme je désire tout ce que vous êtes. Je vous aime.

Vous me demandez dans une de vos dernières lettres si vous serez enviée ou plainte d’être ma femme. Difficile de répondre ! Plainte, sans doute : on sait mon exigence, mon refus impitoyable de toute vulgarité, mon horreur des actes, des pensées, des paroles médiocres et puis mes défauts. (Mais en général “le monde” pardonne beaucoup plus facilement les défauts que les qualités. Dans sa jalousie et sa petitesse, il accorde aux défauts plus de vertus qu’aux qualités. Un être médiocre rassure : comment rendrait-il sa femme particulièrement malheureuse ? Or, seul le particulier horrifie. Un être aux défauts communs offre toute sécurité. Le héros et le saint sont considérés comme asociaux. Que ferait-on d’une société où l’homme serait bon ?).

Je ne suis ni un héros, ni un saint : pas besoin de vous le démontrer. Je le regrette d’ailleurs. Mais je voudrais que mes qualités procèdent de l’héroïsme et de la sainteté. Or ce que j’exige de moi, je l’exige (et c’est là ma faiblesse, mon injustice, mon égoïsme) de ceux que j’aime, avec encore plus de rigueur. Plainte, vous le serez dans la mesure de cette rigueur. La rigueur a les angles trop durs pour convenir au monde. (Vous comprenez ma toute chérie, le sens de cette rigueur : exigence tout intérieure qui ne se marque pas en paroles, mais qui se forge intensément dans le silence de l’âme). Car le monde estime tout être selon lui. Si je suis possesseur de vices bien vus et de bon ton, si j’abhorre des défauts que chacun cache dans son jardin avec un peu de honte et beaucoup de satisfaction, alors vous serez enviée car vous serez la femme d’un homme dont on dit qu’il a tout ou presque pour réussir et qui cependant ne néglige pas de participer à la bonne petite médiocrité ambiante. Mais si je déteste la carapace de poussière, de sottise, des désirs bornés, et si je le dis, et si j’essaie de conformer ma vie à mon idéal, alors vous serez plainte : “il ne comprend pas la vie telle qu’elle est”, il néglige la réalité, “il rendra malheureuse sa femme s’il veut l’entraîner avec lui, et l’aimer et croire à l’amour”… Vous connaissez les formules.

Ma bien-aimée, je parle en général. De mes amis, vous aurez des appréciations que je crois plutôt flatteuses. De mes connaissances, relations, vous retirerez peu de chose : on vous dira qu’on ne me connaît pas. Et d’ailleurs, en vérité personne ne me connaît mieux que moi-même. Je sais ce que je suis (souvent certaines de mes réactions m’étonnent : je ne suis pas ce que je serai) et je puis vous dire si je vous plains ou si je vous envie.

Ô ! Ma chérie, comme je vous envie d’avoir dans vos mains le secret d’une vie. Comme je vous envie de pouvoir sculpter un destin. Ce que je suis compte moins que ce que vous ferez de moi. Je vous envie d’avoir une tâche difficile. Et je vous plains pour tout le reste. Vous souffrirez à cause de moi parce que vous m’aimez. Vous prendrez votre part de mon débat intérieur. Vous serez ma femme complètement de corps et d’esprit. Et vous savez que la souffrance naît plus facilement que le bonheur de cette tentative dangereuse : l’union totale de deux êtres, la recherche de l’unité. Et l’amour n’est que la recherche d’une entente, d’une fusion plus parfaite. Je vous plains d’avoir à partager mes luttes et ma peine. Je vous plains ou je vous envie ?

Mais vous serez enviée ma bien-aimée. Vous devez l’être, d’être aimée comme vous l’êtes. Je vous le dis, et vous pèserez la gravité de cette parole : mes faiblesses, mes défauts, tout ce qu’il y a de mal en moi est moins puissant que vous. Tout ce que je possède est intimement lié à vous. Et je pense que nous devons être enviés, l’un et l’autre, ma Marie-Louise : notre amour n’a pas de limites. Quelles merveilles pourraient nous échapper ?

Ma toute petite fille que j’adore, j’ai reçu ce matin votre lettre et je vous en remercie. Cela ne vous ennuie donc pas trop de m’écrire si souvent ? Vous voyez, je prends le pli et j’espère ardemment que le courrier de demain m’apportera la même joie…

Demain soir, je vous verrai : selon l’habitude. Dimanche je risque fort d’être de service, mais je maintiens le rendez-vous (18h-18h15) : attendez le contre-ordre ! Pour lundi, toutes chances d’avoir quartier libre. Essayez donc d’avoir un bon moment à me donner. Si par un hasard extraordinaire je vous ratais demain et après-demain, je compterais sur vous lundi de 17h30 à 18h au même endroit. Mais nous nous entendrons à ce sujet demain. Vous avez donc lu Les Chansons et les Heures [de Marie Noël]. Certains des poèmes sont très beaux. Si vous y pensez, apportez ce livre demain.

Et maintenant que cette lettre se termine avez-vous lu entre chaque ligne que je vous aime ? Je suis toujours triste de ne pouvoir être avec vous. Vous me donnez tant de bonheur. Je traîne avec moi le souvenir de si doux moments ; si proches encore de nous. Ma Zou très, très chérie, à demain. Ma piqûre me laisse en bonne forme. J’ai rêvé de vous, de notre vie, de ces deux années que nous commençons, des années à venir et j’ai senti à quel point vous êtes inséparable de mon présent et de mon futur. Parce que je vous aime infiniment. Ma bien-aimée, cette lettre pourra-t-elle vous consoler de mon absence ? Peut-être un peu, mais rien ne vaut ces moments sans prise où plus rien n’existe que nous, où plus rien n’existe capable de nous séparer. Ma chérie, je t’aime.

François