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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 5 janvier 1939

“ÇA BARDE… CONSIGNES ET PUNITIONS PLEUVENT… ET L’ÂME QUI S’ENSOLEILLE OU PLEURE EN MÊME TEMPS”

4 pp. in-12 (200 x 151 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 5 janvier 1939

Ma Marie-Louise très chérie,

Avant d’écrire cette lettre, je dois vous dire quelque chose : je vous adore. Hier, je ne vous ai pas vue et j’en ai été très déçu. Chaque heure vécue avec vous a tellement de prise pour moi ! Mais à aucun moment, je n’ai douté de vous. Vous savez bien : notre amour n’a plus à subir d’épreuves, il lui reste à supporter les ennuis quotidiens : occasion pour lui de s’affirmer. Ma toute petite Zou, cette lettre pourra-t-elle te consoler un peu ? Je pense à toi avec tant d’amour, je sens si bien que tu es tout pour moi. Que tu aies pensé à m’écrire tout de suite hier soir me prouve la force de notre amour, sa place, la première, dans notre vie.

Toute cette journée, ma chérie, je vous ai suivie. Sans doute, êtes-vous peu sortie. J’espère que l’état de vos malades ne s’est pas aggravé. Tout ce qui vous fait souffrir m’émeut, et je voudrais tant que vous soit évitée toute peine.

Hier, je n’ai pu vous faire parvenir qu’un mot griffonné sur la lettre de Nouvel An que j’avais oublié de vous remettre. Vous ai-je assez dit que je vous aimais ? C’est d’ailleurs d’une façon curieuse que j’ai pu communiquer avec vous ! Étant arrivé plutôt en retard à Paris, j’ai cru, ne vous voyant pas, que vous étiez déjà sur le chemin du retour. J’ai hélé un taxi qui m’a déposé devant chez vous, et c’est à ce moment qu’il m’a demandé si je vous attendais…

Depuis lundi, rien de particulier ici, sinon que ça barde et que consignes et punitions de toutes sortes pleuvent. Les éviterai-je jusqu’au bout de la semaine ? Ce matin, au tir, j’ai mis toutes mes balles dans la mouche et cela me vaut une réputation de très bon tireur, ce qui n’est pas sans danger, comme tout ce qui, dans l’armée, met en vedette. À part cela, la vie continue, avec le soleil, les nuages, et de bons paquets de pluie, et l’âme qui s’ensoleille ou pleure en même temps. Ma Marie-Louise bien-aimée, je compte bien vous voir samedi, selon la coutume (heure, endroit). Il ne faut pas rester trop longtemps séparés, c’est trop dur. Et je crois nécessaire à la réalisation d’une parfaite intimité ces rencontres où l’on se raconte ses jours avec leur cortège de peines et de joies. Je souhaite ardemment la guérison de votre mère et de votre grand-mère. J’espère qu’un incident quelconque ne viendra pas nous enlever cette heure, une de ces heures si brèves et si douces qu’il ne faut pas manquer.

Ma toute petite fille, il est maintenant 18h45. Que faites-vous en cet instant ? J’ai tellement rêvé de vivre avec vous qu’il m’est pénible de demeurer dans l’ignorance de vos occupations. Enfin, un jour viendra certainement où toutes nos heures ne seront que pour nous. Qu’il sera bon ma très chérie de voir venir le jour et la nuit ensemble. Demain, j’avoue que j’attendrai le courrier avec impatience. J’ai hâte d’avoir des nouvelles des vôtres, et d’avoir aussi la joie de recevoir une de ces chères lettres bleues, messagères de votre amour. Ma Marie-Louise, vous voyez mon égoïsme : je ne pense qu’à l’agrément que me procurent vos lettres. Mais croyez aussi que je participe absolument à vos inquiétudes.

Je vais bientôt m’arrêter. Je suis un peu fatigué par un travail incessant depuis le lever. Mais la fatigue ne m’empêchera pas de songer à vous avant de m’endormir. Je passe d’ailleurs de nombreuses heures de mes nuits (j’ai contracté la mauvaise habitude de m’éveiller aux alentours de quatre heures !) à me souvenir de nos moments-à-nous-deux-seuls. Cela me permet de mieux vous retrouver qu’au cours de mes journées bêtement absorbantes. Alors ma très, très chérie, à samedi certainement. Écrivez-moi à ce sujet mais de toutes façons je vous attendrai à l’heure dite. Que vous dire, en fin de cette lettre où je vous mets si peu de choses ? Ô ! Ma toute petite fille, vous savez bien que je vous aime. Et peut-être après tout, qu’une lettre n’est pas tellement vide si elle ne contient que cela : je vous adore.

Je le souhaite pour celle-ci, et je vous jure que je suis avec vous de tout mon cœur. Je vous demande de retrouver un peu de gaieté : ces mauvais moments que vous passez n’auront peut-être pas de suite sérieuse. Et surtout, mon petit Zou, songe que je t’aime plus que tout.

François