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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Fort d’Ivry, 23 janvier 1939

SUPERBE LETTRE PRÉMONITOIRE SUR L’AMOUR ET LA GRÂCE PASCALIENNE, ET SUR L’ENFERMEMENT DU PRISONNIER SANS AMOUR, QUE FRANÇOIS MITTERRAND CONNAÎTRA.

LA GRÂCE DE MARIE-LOUISE TERRASSE MISE EN MIROIR DE LA GRÂCE CHEZ PASCAL.

MITTERRAND A ALORS VINGT-TROIS ANS ET ÉCRIT : “L’HOMME SUPÉRIEUR SCULPTE L’ÉVÉNEMENT ET LE FAIT À SON IMAGE”

7 pp. in-12 (209 x 135mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 23 janvier 1939

Ma pêche bien-aimée,

Un lundi de plus, ce jour embrumé par la peine que me cause votre éloignement. Et déjà, je pense au prochain moment de liberté qui me donnera l’occasion de vous voir. Chaque minute du jour n’est pour moi que l’attente de votre présence.

Depuis ce matin, il pleuvote, ce qui ne m’a pas empêché de stationner pendant plus de deux heures sur les glacis du Fort. Et pendant qe’un instructeur s’égosillait au sujet du mortier de 60 mm, je pensais à vous, ma bien-aimée. Hier soir, et jusqu’à une heure avancée de la nuit, j’ai rêvé à ce bal de l’an dernier, si décisif dans notre vie et dont nous fêtions l’anniversaire. Je revis ma petite fille chérie avec une rose dans ses cheveux blonds (si bien coiffés), avec son sourire, que j’ai tout de suite plus aimé que celui de n’importe quelle Madone ou Vénus de Botticelli. Et je m’étonnai de ce privilège qui me fit possesseur de “mon bien le plus précieux”.

Bon ! Voilà ma chance : je veux vous écrire une longue lettre, car cela fait bien longtemps que je suis obligé de ne vous envoyer que des lignes hâtives : et voici qu’on vient me chercher pour servir de planton auprès d’un mortier de 81 mm !

Je reprends ma lettre en salle d’études. Le lieutenant explique “le combat défensif”, je l’écoute distraitement ! J’ai ragé pendant deux heures à cause de l’interruption forcée de mon “monologue à deux voix” ! Rien ne m’irrite plus que de voir mon temps à la disposition de gens que je méprise ou qui m’indiffèrent. Et surtout lorsque je suis avec vous. J’essaie de me raisonner en me disant que la vie est ainsi : une épreuve perpétuelle composée de détails anémiants ; en me prouvant que le triomphe de la volonté n’est pas une victoire fulgurante mais plutôt la maîtrise difficile des obstacles les plus dérisoires. Il est certain que tout peut être motif de progrès : mais il faut, pour ne pas s’incliner, l’âme vive.

Vous avez raison de me dire dans votre dernière lettre que la prison ou le couvent peuvent être de merveilleuses sources de concentration intérieure, de méditation. Lewis aime sa forteresse parce qu’il sait un secret d’évasion : lui, ne creuse pas de souterrains et ne cherche pas à jouer ses geôliers. Les murs ne valent pas contre l’esprit. Et la pensée, si elle aussi a ses frontières, n’est pas sujette aux règlements d’un vulgaire commandant Hollandais. Aussi Lewis croit-il aimer la réclusion alors qu’il n’aime en elle que la possibilité de la fuir. Et il profite de sa situation pour reprendre son travail sur la “Contemplation”. En somme, il peuple sa solitude, pareil à ces ermites dont on dit à contre sens qu’ils quittent tout alors qu’ils cherchent et désirent tout : Dieu.

Ma chérie, je crois d’ailleurs que si Lewis retire du calme extérieur son suc, c’est qu’il possède déjà la paix intérieure, ou le désir de cette paix (et le désir est le commencement de la possession). Pour les hommes de la première catégorie (vous savez ma division : les deux espèces d’hommes) comme pour ceux de la seconde, tout est à sens unique. Mais pour les premiers le sens unique va du dedans au dehors alors que pour les seconds, il va du dehors au dedans. L’homme médiocre est sujet à l’événement ; son âme se modèle au fait ; l’homme supérieur sculpte l’événement et le fait à son image. Mais l’homme supérieur n’est pas pur esprit et quelque fois l’image est trouble. Et il ne sait où il va. Sa volonté défaille, s’habitue à poursuivre des chemins mornes : il lui faut la grâce. C’est Pascal qui est le compagnon de Méré ou de Roannez. C’est Lewis qui s’enfonce dans sa poussière de ses soucis matériels de libraire. Alors la grâce intervient. (La grâce, nom un peu vague ou plutôt aux multiples applications qui peuvent amener confusion : je veux dire intervention d’une puissance extérieure à l’homme parce que surnaturelle. Pour nous, chrétiens : la grâce a d’ailleurs un sens précis). Pascal est amené à Dieu par le miracle dont sa nièce est bénéficiaire ; Lewis est amené à son point de plus grande richesse de sa personnalité par la guerre, cause de sa détention. Et désormais l’un et l’autre suivront leurs voies : l’amour et la contemplation. Le raffinement du cœur et de l’esprit.

Cette recherche de la paix ne connaît qu’une voie : l’amour. Contraste : l’Amour, ce déchirement de l’être, mène à la paix. Et ne s’y trompent pas ceux qui comprennent. Les médiocres confondent paix et absence, refus de lutte. Les “supérieurs” savent que la paix naît de la lutte et, ils choisissent l’Amour, source de peine, source de joie, source d’inquiétude, source de souffrance : source de paix. Lewis prisonnier attend ; et Julie n’est que la conclusion du désir de Lewis. Merveilleuse contemplation de la sérénité si étroitement liée à l’Amour, jeune Dieu du premier soir. Et c’est la Vie, avec ses blessures qui commence. Ma Marie-Louise, ma bien-aimée, je rêve et je vous transcris mon rêve. Et lorsqu’à l’issue de mes constatations, je me dresse et me compare aux représentants des deux catégories, je me demande avec effroi quelle est mon appartenance. Ah ! Je le sais. Je l’ai cru et je le crois. Je peux faire de moi un de ceux qui choisissent bien ; ou plutôt : de moi, il peut être obtenu beaucoup. Je parle au passif parce qu’à moi aussi, il faut la grâce : ma fiancée chérie, je pense que vous êtes ma grâce. Celle qui me donnera le moyen de reconnaître ce qui est à moi.

Et j’en ai besoin. Nombreux sont les jours où je peine, où je suis désorienté. Cette vie fatigante ne permet pas l’élévation au-dessus d’elle. L’épuisement physique traîne trop souvent l’âme à la dérive. Et c’est vous, mon Zou chéri, qui m’aidez à retrouver l’équilibre, à croire en moi, à vouloir le bonheur, notre Bonheur.

Cette lettre, ma très chérie, je la termine maintenant. J’ai pu vous parler avec plus d’approfondissement que d’habitude. Ce qui ne veut pas dire que d’habitude mon amour se mesure à la longueur de mes missives. Je vous aime et j’éprouve un étrange plaisir à vous répéter ces mêmes mots. Mon Zou, demain n’est-ce pas qu’une lettre de vous me dira votre amour ? Je peux difficilement vivre en paix une journée où vous n’êtes pas.

Ma pêche que j’adore. Je vous écrirai demain et mercredi : nouvelle halte.

Je vous aime “plus que tout au monde” et comme le monde ne me déplaît pas…

François