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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 30 janvier 1939

SUPERBE LETTRE PAR LAQUELLE FRANÇOIS MITTERRAND DEMANDE À CATHERINE LANGEAIS DE LE GUÉRIR DE “CETTE SOURDE INQUIÉTUDE, CETTE INSTABILITÉ, CETTE RECHERCHE SANS FIN, CETTE ANALYSE ANGOISSÉE QU’EN [LUI IL] PORTE”.

TRANSFIGURATION AMOUREUSE : “CAUSA LAETITIAE, POUR MOI AUSSI, MA GRÂCE”, OU ENCORE : “MA BEATA BEATRIX, CELLE QUI M’A PERMIS DE CROIRE À L’EXISTENCE RÉELLE DE TOUT CE À QUOI J’AVAIS RÊVÉ.”

“JE SUIS EN TRAIN D’ÉDIFIER MA FORCE, PAR AMOUR POUR TOI

2 pp. in-8 (267 x 208 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 30 janvier 1939

Ma Marie-Louise bien-aimée,

Je veux te parler comme toujours : du fond de l’âme. Je veux exprimer une fois de plus la vérité de mon amour pour toi. Je veux, comme si je pouvais me débarrasser des mots, que tu saches, au-delà de toute expression, que je t’aime, ma chérie, plus que tout au monde. Depuis plus d’un an, nous sommes liés. Au début, nous ne le savions pas, mais tu m’étais déjà destinée, tu m’appartenais et s’ébauchait toute notre vie. Mon amour, si nous nous arrêtons aujourd’hui et considérons notre passé si bref et si long, quelle force nous pouvons puiser pour l’avenir. Je puis te le dire : pas un jour je ne t’ai aimée moins ; mais avec ravissement, avec émerveillement j’ai goûté la douceur de ta tendresse. Si j’ai souffert depuis que je te connais, ce n’est que par toi, si j’ai éprouvé un bonheur splendide, ce n’est que par toi. Tu as été (tu es) la source de tout. Causa lætitiæ, pour moi aussi, ma grâce. Tu t’étonnes peut-être de ta puissance, toi, toute petite fille. Non, tu ne t’en étonnes pas puisque tu m’aimes et que tu sais les forces de l’amour. Je te jure qu’une vie ne peut pas être plus remplie par un être, que ma vie ne l’a été par toi.

Et maintenant. Ô ! Je veux que tu l’entendes. Je te jure que je t’aime toujours selon les termes de ce viatique que nous avons lu chaque soir de notre grande séparation “plus que tout, et pour toujours”. Ma fiancée, j’ai besoin de te répéter inlassablement mon amour. Si, par boutade, je te dis parfois que deux années suffiront bien pour rompre cet amour, tu sais ce qu’il en est : le temps passe et tu demeures ma toute petite fille que j’adore. Le temps passera et tu demeureras ma femme adorée : ton bonheur, j’en ferai le chef-d’œuvre de ma vie.

Hier, quand je t’ai quittée, j’étais affreusement triste. Te voir partir, reprendre une vie qui n’est pas la mienne, me torturait. Je désire tant ce jour où tu deviendras compagne de mes jours et de mes nuits, ma compagne de pensée, d’ambitions, de rêve, ma compagne d’esprit et de corps. Ma femme : quelle merveille !

Pardonne-moi, mon Zou chéri, si je t’ai peinée. Ce tourment que je t’inflige, il me pèse et me fait souffrir. Je me révolte contre ce paradoxe qui est le mien de te torturer par mon amour, à cause de mon amour. Comme il faudra que tu me veilles avec délicatesse ! Ton influence sur moi est déjà immense. Fais qu’elle guérisse cette sourde inquiétude, cette instabilité, cette recherche sans fin, cette analyse angoissée qu’en moi je porte sans qu’il paraisse aux yeux du monde. Je t’aime follement. Un sourire de toi, ton sourire, et c’est la joie qui me pénètre. Je te donne la clef de notre bonheur : ton sourire, tes cheveux, tes yeux, (tout toi-même), à moi, tels que je les aime, et je suis vaincu. Ton visage levé vers moi, ou ta tête sur mon épaule. Toi, ma toute petite fille contre moi, avec ton parfum, ta douceur, ta tendresse. Et seule tu restes en moi. Ma Béatrice, tu sais le symbole de ce nom que j’ai donné avant de savoir le véritable, ou plutôt l’officiel ma Beata Beatrix : celle qui m’a permis de croire à l’existence réelle de tout ce que j’avais rêvé.

Tu vois, ma Marie-Louise, ce que tu es pour moi. Si tu savais ma joie de pouvoir t’écrire une lettre pareille : une lettre gonflée d’amour. Quatre saisons ont passé et ces mots de tendresse que j’ai besoin de te dire encore possèdent toujours la même richesse, la même valeur.

Nous allons être séparés pour un peu plus de temps que d’habitude. Cette volonté de tout faire bien pour me rendre meilleur et plus digne de notre amour, je désire qu’elle m’aide à supporter ton absence. Parfois, je me sens céder : fatigue physique qui me laisse harassé. La grippe dont je relève m’a laissé avec une moindre résistance et cela influe sur mon moral. Mais cela est peu de chose : je dois vivre l’expérience que j’ai voulue, sans défaillances. Nous ne devons pas oublier que tout acte de la vie est lié à l’ensemble. Tout est solidaire. Mieux nous accomplirons les tâches les plus infimes, apparemment les plus éloignées de notre amour, mieux nous accomplirons les actes de notre amour, mieux nous remplirons cette forme d’amour qui nous appartient, si belle mais si fragile. Alors, je veux que tout épreuve nous soit occasion de nous élever au-dessus de nous-mêmes. L’Amour est si difficile à conserver intact. Il lui faut l’énergie toute neuve de ceux qui croient en lui. Pas plus qu’on ne bâtit un monde avec des principes faux ou impurs, on ne construit une vie d’amour dont les fondements sont malléables. Je suis en train d’édifier ma force, par amour pour toi. Ma bien-aimée, ma Grâce, tu me fais gagner ma vie.

Pendant mon séjour au camp, ne me laisse jamais sans nouvelles. Dis-moi ton amour. Parle-moi comme aujourd’hui, moi, je te parle. Parle-moi, mon Zou, comme si ton visage était près du mien, avec seulement entre nous l’espace des paroles. Je ne sais combien de jours je passerai sans toi. J’ai une confiance absolue en toi. Je sais que tu m’aimes, ma fiancée, ma toute petite fiancée (comme ce nom est doux). Et dis-moi que tu me pardonnes si j’ai pu te laisser croire que j’en doutais. Ma Marie-Louise, je ne finis pas cette lettre : elle n’est qu’un bref épisode de notre amour et je t’embrasse avec une infinie tendresse.

À ce soir, mon Zou que j’aime.

François

Petite déchirure sans manque à un pli