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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 6 février 1939

“JE NE SAVAIS QUELLE IMPRESSION DOMINAIT EN MOI : JE TENTAIS DE SITUER L’INFLUENCE DE NOTRE AMOUR SUR MA VIE”

4 pp. in-12 (201 x 151 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 6 février 1939

Ma petite fille chérie,

Voici encore cette lettre. Je sais d’avance ce que je vous dirai du commencement à la fin, et je sais que je le dirai mal : je vous dirai que je vous aime. L’après-midi d’hier fut si long sans vous. D’abord, je suis sorti avec des camarades, de 14 à 16h j’ai joué au ping-pong, je me suis promené. Puis je suis allé chez mon frère où j’ai écrit. Vers 18h sont arrivés mon frère Jacques et ma sœur Marie-Josèphe et une de ses amies. Cette jeune fille, jolie, m’a agacé durant une heure, par sa faculté extraordinaire de rire pour rien, d’apprécier sans jugement, de tout voir sous l’angle du snobisme. Enfin, j’ai dîné en compagnie de deux amis : nous avons parlé de Zola, de Chardonne, de La Varende, de Beethoven et de Haydn. Et je suis retourné au Fort.

Ce matin, nouvelle semaine : qui nous rapproche de Pâques, donc d’une plus grand liberté. J’éprouve certes l’ennui nécessaire à tout lundi matin, mais je pense déjà au moment qui nous réunira. Déjà, ce dernier instant où nous fûmes ensemble me paraît perdu dans le passé. Et toute ma joie est partie avec vous. Hier soir, ma chérie, je ne savais quelle impression dominait en moi : je tentais de situer l’influence de notre amour sur ma vie. Avec l’amour est née en moi la gamme des joies et des peines ; tout est devenu plus vibrant, plus intense, pour laisser bien peu de place à la paix. Parfois je m’irrite de ne pas savoir mieux modeler l’objet de mon amour. Lorsque vous me voyez affecté parce que j’appelle votre “désobéissance” (le mot sonne faux, je voudrais qu’entre nous il y ait une telle intimité, une telle communauté de désirs, une telle soif d’union, que tout devienne facile, que tout s’accorde, et qu’il n’y ait jamais exigence à satisfaire ou à refuser), il est vrai que lève en moi un germe d’angoisse. Quand je vous demande de faire ou de ne pas faire quelque chose (même quand il s’agit de caprices dont je ris moi-même intérieurement), tout prend l’importance extrême des choses où se mêle l’amour. Que vous fumiez ou non n’a en réalité que peu d’importance ; que vos cils soient teintés de bleu, comme autrefois, ou de noir, cela ne touche pas à l’essentiel. Et pourtant ces demandes reposent sur un fondement vital : quand je vous dis que je préfère ma petite pêche bien-aimée, si fraîche avec ses vraies couleurs à tout ce qu’elle pourrait être avec ses additions ce n’est qu’une forme de cette soif terrible de vous reconnaître, non pas comme ma chose, mais comme cette petite fille que j’adore, celle dont tous les gestes, avec le cœur, avec le corps, avec l’âme sont liés à notre amour. Alors, pardonnez-moi si je vous parais exigeant, et acceptez-en l’apparence. Et comprenez-moi : je vous aime.

Cet après-midi, ce soir, je songerai à vous intensément, mon Zou chéri. Vous étiez délicieuse hier, mon indocile petite fille. Dois-je vous faire un compliment ? J’ai aimé (à tous les temps) presque tout en vous, avec ravissement.

Recevrai-je demain tout ce que j’attends de vous ? Je l’espère, vous me direz que vous m’aimez. Rien ne vaut cela. Vous ne savez pas quel Bonheur me procurent les moindres marques de votre amour. Dites-moi aussi que vous vous ennuyez terriblement d’être loin de moi. Je ferai tout pour le croire. Je le croirai.

Si vous étiez là, ma toute petite fille très chérie, j’aurais grand plaisir à vous chiner. Et vous feriez la moue. Et je ne pourrais pas résister à l’envie de vous avouer que je vous aime plus que tout au monde.

Et puis dans cette lettre j’ajoute ce que je ne ferais pas évidemment : que je vous embrasse de toute ma tendresse.

François