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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 9 février 1939

“DÉFAUT DE L’AMOUR : IL OBSCURCIT LE SENS DES NUANCES, IL EXIGE UNE CERTAINE BRUTALITÉ ; IL A TENDANCE À CONFONDRE NUANCE ET DOUTE”.

4 pp. in-12 (201 x 152 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 9 février 1939

Ma bien-aimée,

Je n’ai pas tenu l’engagement de vous écrire pour le courrier de ce soir. Pardonnez-moi, j’ai disposé de peu de temps. Ce matin, je suis allé au Fort de Vanves ; là, j’ai tiré au fusil mitrailleur ; puis vers 13 heures, je suis retourné à Ivry. La marche ne m’a semblé pénible que dans les tout derniers kilomètres : j’avais les épaules sciées par les courroies du havresac. Ce soir, j’ai la tête un peu vide. Pour l’instant je vous écris de mon lit : entre l’appel et l’extinction. Dans cette position mon écriture et la propreté (cf. ci-dessus) de mon papier pourront laisser à désirer. I am sorry.

Vous dire que j’ai pensé à vous encore durant cette journée est inutile. Je deviens homme d’habitude et mes jours se construisent sur le même modèle : joie si je vous vois, peine en cas contraire, regret de notre dernière entrevue, espoir de la prochaine. En somme vous êtes, mon Zou, un personnage fort important. Car ce n’est pas rien que de pouvoir remplir l’existence d’un être.

Que fut votre journée à vous ? Racontez-moi cela dans votre lettre que j’attends. Dites-moi, surtout si c’est vrai, que vous avez pensé à moi. Vous m’avez fait découvrir ceci : que je croyais mépriser les paroles et m’attacher uniquement aux pensées inexprimées et qu’en réalité les paroles me sont nécessaires pour m’empêcher de douter des pensées. Défaut de l’amour : il obscurcit le sens des nuances, il exige une certaine brutalité ; il a tendance à confondre nuance et doute.

Ma toute petite fille, je pense que la transposition des élans intérieurs dans le plan extérieur est pauvre, si merveilleuse soit-elle. Les paroles d’amour perdent en route un peu de l’infini qui se mêle aux pensées d’amour. Comme tout ce qui matérialise un domaine pur. Et pourtant comme ces paroles sont ensorceleuses ! Un être est lié malgré lui à son premier mot d’amour. Quelle puissance possèdent ces trois mots “je vous aime”. C’est toute l’histoire du monde. Toute notre histoire.

Le 10/2. Ma toute petite fille, ce matin j’ai reçu votre lettre. Si vous saviez le bonheur que me procurent vos lettres ! J’ai tant besoin de votre présence perpétuelle. Vous me parlez de votre fragilité, et de la force que je puis vous donner. Ma chérie, parce que je vous aime, il me semble que je peux tout. Jamais ma volonté ne s’est mieux sentie inébranlable. Et cette volonté est prête à tout pour vous garder. Cette influence que vous avez sur moi par le seul fait de votre amour a suffi pour me donner l’élan qui me manquait, l’élan qui ne peut s’attacher qu’à une raison essentielle de vivre. Et puis, je sais que notre amour ne peut finir après tout ce qu’il nous a donné. N’est-ce pas qu’il serait lamentable de le voir se réduire à l’une de ses petites aventures dont on sourit plus tard et qui sont pratiques de tout le monde ? Et d’ailleurs ce ne serait pas possible : il n’y a pas petite aventure là où peut naître la souffrance de toute une vie. Fragiles, nous le sommes l’un sans l’autre. Mais nous nous aimons. Et jamais nous ne serons désormais l’un sans l’autre. Nos pensées sont unies, nos plus doux souvenirs sont ceux que nous avons connus ensemble. Ma Marie-Louise qui pourrait faire plier notre force, à nous, que lie la plus merveilleuse des promesses ? J’ai encore tant de choses à vous dire. Mais ce sera pour plus tard. Maintenant je vais vous quitter (pas vraiment). J’espère que demain m’apportera matin et soir ce que j’attends de lui.

Et je vous dis que je vous aime, ma pêche toute petite qui ne connaîtra jamais des saisons que la plus belle.

François