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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Paris, 19 février 1939

SUPERBE LETTRE SUR L’AMOUR ET LA DIVINITÉ : “PEUT-ÊTRE, AU FOND, L’AMOUR N’EST-IL QUE LA RECHERCHE DE CETTE IMAGE PERDUE DE DIEU QUE TOUT HOMME PORTE EN LUI”.

“VOUS SEULE POUVEZ COMBLER LE VIDE DE MON ÂME. J’AI DÉSAPPRIS D’ADORER D’AUTRES DIEUX. ET JE NE PUIS VIVRE SANS DIVINITÉ.”

SÉPARATION DES AMOUREUX : FRANÇOIS MITTERRAND PART AVEC SON RÉGIMENT POUR MAISONS-LAFFITTE, CATHERINE LANGEAIS POUR LYON

2 pp. in-8 (269 x 209mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le dimanche 19 février 1939

Mon petit Zou, je tiens ma promesse à contre-cœur. J’aurais tant aimé vous voir cet après-midi, même avec une rampe de théâtre entre nous. Pour l’instant (il est 16h15), vous jouez. Beaucoup de gens vous voient, vous entendent et moi seul suis exclus de la fête. Pensez-vous à moi ? Vous n’en avez pas le temps.

Et pour moi, comme cette journée est vide. Je me suis retrouvé, un peu désemparé dans le flot de ma vie d’avant-vous. Après-midi de dimanche où l’on court après les spectacles en compagnie bruyante, danse, champagne, jeunes filles. J’ai préféré, du moins pour la première partie de cette journée, le silence. Tout à l’heure, ma solitude a été rompue par la visite d’un camarade avec lequel j’ai parlé longuement : analyse d’écriture (la vôtre en particulier), tentatives de psychologie. Puis de là nous avons essayé de définir l’essence supérieure de l’homme. Par le goût du Beau ? Et la beauté n’est-elle qu’un visage absolu ? Et l’absolu réside dans cette paix suprême. Cette paix, fruit d’angoisses et de déchirements, qui ne se découvre qu’en Dieu ?

Et maintenant, je tente de vous retrouver ma bien-aimée. Que pensez-vous de notre soirée d’hier ? J’étais à la fois si heureux de vous avoir près de moi, si peiné de vous sentir fatiguée, si angoissé d’avoir à vous quitter pour un temps plus long que de coutume. Je suis véritablement meurtri par votre absence. Ô ! Ma petite fille chérie, aidez-moi à la tromper. Apportez-moi le témoignage de votre amour. Ne me laissez pas sans vous. Que deviendrais-je sans la Grâce, ma grâce ?

Ma Marie-Louise, vous seule pouvez combler le vide de mon âme. J’ai désappris d’adorer d’autres dieux. Et je ne puis vivre sans divinité. Peut-être, au fond, l’amour n’est-il que la recherche de cette image perdue de Dieu que tout homme porte en lui, le goût du merveilleux. Et comment supporter le ciel gris d’un jour que le merveilleux ne visite pas ?

Tout à l’heure, j’irai avenue de Ségur à une matinée dansante. Hier déjà, j’ai repris contact avec les manières et les genres curieux de cette sorte de chose. Je reconnais que parfois l’ambiance me gagne. En sera-t-il de même ce soir ? Il manque l’essentiel. Cette lettre, mon Zou chéri, vous arrivera demain. N’oubliez pas de me répondre aussitôt pour que dès mardi je sache où (et quand) vous écrire. En effet, demain je ne saurai où vous adresser le moindre mot. Pensez aussi qu’après-demain, mercredi, (je pars vers 5h du matin) pour Maisons-Laffitte. Donc mardi (et à partir de mardi), écrivez-moi au camp de M-L 23 RIC, 11ème Cie. Dans vos lettres, dites-moi vos occupations passées, à venir, de façon que je puisse vous imaginer, ma chérie. Et songez surtout que mon bonheur est fait pour vous. Un jour, un seul où vous n’êtes pas, où vous ne me donnez pas signe de vie, suffit à me torturer. Pourquoi ? Parce que je vous aime. Est-ce un tort ? Ma Marie-Louise, soignez-vous bien et revenez-moi tout à fait solide. Cette journée va être épuisante pour vous. Mon amour peut-il vous soutenir de si loin ?

Je t’aime et c’est toute ma vie.

François

J’ai écrit à Claudie : au cas où je pourrais la voir mardi après-midi, je serais heureux de lui montrer que je lui suis reconnaissant de nous avoir été utile parfois. Peut-être serait-il bon de vous faire parvenir par elle une ou deux lettres de moi durant votre séjour à Lyon ?