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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Maisons-Laffitte, 28 février 1939

“ET MAINTENANT QUE TOUT PARAÎT BRISÉ, NE POUVONS-NOUS PAS ENCORE NOUS SAUVER ?”

TERRIBLE CRISE. SANS DOUTE L’UNE DES PLUS BELLES LETTRES DE CETTE CORRESPONDANCE.

“JE N’AI PLUS QUE MA PAUVRETÉ”

4 pp. in-8 (200 x 152mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le Mardi 28 février 1939

Ma Marie-Louise, je vous écris cette lettre parce que tout doit être bien entre nous. Durant ces derniers jours si déchirants, j’ai pu réfléchir. Et je pense que nous ne devons pas ajouter à notre chagrin le refus de nous comprendre. Que tout soit bien. Qu’entre nous il n’y ait aucune amertume. Comprenez-vous mon Zou, il ne faut pas que nous abîmions ce qui nous appartient. Nous souffrons ensemble de la vie et de nous-mêmes. Demeurons très proches l’un de l’autre comme nous étions proches dans le bonheur.

Tout ce que vous avez fait a été juste. Vous savez bien que jamais je ne vous reprocherai quoi que ce soit. Si je n’ai pu m’empêcher de crier de souffrance, c’est que je vous aimais. C’est que je vous aime. Indiciblement. Souvent je vous ai dit : “vous êtes pour moi l’essentiel”, une journée sans vous est tellement longue et dure à supporter, “vous êtes ma raison d’être”, “je vous aime et c’est toute ma vie”. Ces phrases je les sais parce qu’elles résumaient mon amour pour vous et qu’elles demeurent gravées en moi. Car je vous aime.

Au moment où je vous écris cela, tant de paroles, tant de gestes affluent en moi. Et je n’ai plus que ma pauvreté. Ne croyez pas ma Marie-Louise que je vous dise ceci pour raviver votre peine. Comme vous avez dû souffrir. Votre solitude doit être si grande, ma toute petite fille. Votre cœur brisé. Comme je voudrais être capable encore de vous consoler. Cela me bouleverse tellement de vous voir pleurer. Ô ! Je ne veux pas que vous puissiez douter de votre bonheur, à vous. Tout cela est de ma faute. Ne croyez plus en moi, ma bien-aimée, mais croyez encore aux merveilles que nous avons entrevues. Je ne veux pas que vous me parliez de chute. Je dois porter tout le poids de notre mal.

Ce que vous m’avez donné est si merveilleux. Votre douceur, ma petite pêche. Votre tendresse. Votre croyance. Je vous parle maintenant comme si nous étions l’un près de l’autre. Ne me refusez pas votre main : cela me donne envie de pleurer de l’avoir encore à moi cette main que vous m’aviez laissée avant tout. Mais cela me rend un peu de courage aussi, car ce que je veux par dessus tout c’est que tout demeure clair entre nous.

Je vous laisse juge de tout. Je ferai ce que vous voudrez. Je vous demande pardon de vous avoir obligée à me faire de la peine. Nous étions tellement unis. Je vous remercie Marie-Louise du bonheur que vous m’avez donné. Je vous remercie de tout ce que j’ai reçu de vous.

Je vous aime. Je vous aime et rien ne pourra tuer mon amour. Mais je ne veux pas que mon amour empiète sur vos désirs, vous empêche d’être heureuse. Ce soir, vous recevrez peut-être cette lettre, un mercredi. Il ne faut pas que ce soit un jour triste.

Ma Marie-Louise, vous souvenez vous de ce jour, où avant mon entrée au service militaire, nous devisions sur notre avenir. Et nous envisagions une période difficile : celle que nous vivons. Nous ne doutions pas qu’un choc si rude nous atteindrait. Mais pourquoi ce choc anéantirait-il notre bonheur surgi il y a plus d’un an et dont nous avons retiré une joie si profonde. L’amour peut connaître des défaillances, des moments de doute et de lassitude, mais il peut aussi connaître de nouveau les sommets. Pourquoi aurions-nous été exempts de ces variations. Mon Zou, nous avions tellement tout. Moi, je ne puis vous croire perdue pour moi. Car je vous le répète inlassablement : je vous aime.

M’avez-vous à ce point chassé de vous que jamais votre pensée ne me rejoigne ? Comme toujours, je rêve de vous à chaque instant de la journée. Je vous imagine et je tente de reconstituer votre vie. Cela m’était si doux. Cela m’est nécessaire.

Mon Zou, ces huit jours, et sans doute d’autres jours auparavant, ont été si douloureux. Mais dans quelle union n’a pas, un moment, paru la faiblesse ? Ne vous était-il pas très doux de songer que malgré les difficultés nous atteindrions notre but ? Pourquoi ces difficultés seraient-elles venues seulement de l’extérieur. Nous avions à nous défier de nous. Et maintenant que tout paraît brisé ne pouvons-nous pas encore nous sauver ? Ma Zou, toutes ces paroles que je pourrai vous adresser signifieront bien peu de choses. Je ne veux pas, je ne peux pas vous dire mon amour, ma souffrance.

Et votre silence me déprime encore davantage. Il est impossible que nous restions ainsi, avec entre nous seulement nos dernières paroles puis le silence. Qu’au moins notre accord le plus profond nous unisse : dites-moi, Marie-Louise, je vous en conjure, une parole plus douce. Vite chaque jour est dur.

Mais comment me faire entendre de vous ? Mon impuissance me déchire. Vous qui pouvez tout, mon tout petit Zou, ayez pitié de mon angoisse.

Je ne sais ce que vous faites, ce que vous pensez. Je ne sais où vous êtes. Si vous avez repris votre vie avec déjà le goût de toutes ses joies, si vous avez pu chasser de votre esprit et de votre cœur les souvenirs dont notre amour nous a comblés, si vous croyez de nouveau au bonheur, si vous l’avez déjà remis entre les mains de quelqu’un, alors je me tairai avec seulement ma peine en moi. Je vous aimerai tout autant. Je vous jure que ma souffrance ne gênera pas votre bonheur. Mais vous ne pourrez pas quand même m’abandonner complètement. Vous me laisserez la place dans votre cœur que vous voudrez. Vous ne pourrez pas me traiter avec une indifférence aussi totale. Mais si vous vous souvenez encore de notre vie à deux, si près de nous, si vous vous rappelez ces minutes ravissantes vécues l’un par l’autre, et nos projets les plus petits et les plus grands, et notre union rêvée de chaque instant, si maintenant vous souffrez encore et ne pouvez écarter de vous notre passé, si rien ne vous paraît aussi beau que ce qui fut à nous, alors je puis vous parler ma Béatrice comme je l’ai toujours fait. Ma joie quand je vous retrouvais à la sortie du lycée, nos aveux et nos paroles si tendres, nos promenades du Luxembourg, puis des Tuileries. Ah ! Tout cela ne peut être perdu. Et si vous avez agi mon Zou comme vous l’estimez nécessaire, pensez que moi je vous aime. Que je vous adore. Que je me reproche infiniment tout le mal que j’ai pu vous faire, si souvent. Mais j’ai compris tant de choses, ma petite fille secrète et grave ! Si j’ai pu vous froisser, vous blesser, j’en suis tellement puni. Je ne veux plus que vous retrouver avec votre visage des jours heureux. Un an de bonheur. Nous ne pouvons pas rompre ainsi.

Cette lettre ne partira que demain jeudi. Je la reprends ce mercredi soir pour y ajouter seulement quelques mots. Demain soir je repars pour Ivry. Ainsi, j’aurai passé tout ce camp qui m’ennuyait si fort car il devait me séparer momentanément de vous, sans un seul mot de vous. Mais comme je vous le disais au début de ces pages, vous devez être juge, mon Zou, de ce que sera notre vie. Cette lettre, cette entrevue que je vous demande, je les attends avec certitude. Vous savez, et je ne veux plus m’y attarder, avec quelle impatience. Et je vous quitte une fois de plus en vous disant que je vous aime.

La vie serait si merveilleuse si vous me reveniez. Songez seulement un soir avant de vous endormir (tant de soirs ont été pleins de notre amour) à ce qui vous est arrivé. Je suis sûr que quels que soient vos sentiments, vous désirerez qu’entre nous tout demeure sur un plan de clarté dont toute tendresse, quel que soit son nom, ne peut être exclue. Et faites que tout soit bien. Pensez que mon attitude sera commandée par votre bonheur tel que vous l’entendrez. Est-ce mon égoïsme qui parle ? Mais tout peut redevenir mon Zou, si simple et si joyeux entre nous. Pardonnez-moi si j’aime et si je vous le dis. Et si j’ai peine à vivre sans vous qui avez en moi toute la place.

François