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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris], 5 mars 1939

SUPERBE LETTRE. FRANÇOIS MITTERRAND ET CATHERINE LANGEAIS SE SONT VUS LE 4 MARS : RETROUVAILLES.

APRÈS LA TEMPÊTE ET LES SOUFFRANCES DE FÉVRIER, L’HEURE EST À L’APAISEMENT

2 pp. in-8 (280 x 222mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le dimanche 5 mars 1939

Ma Marie-Louise, à la fin de ce dimanche, désolé par votre absence, je ne puis que revenir vers vous. Tout à l’heure, il pleuvait et la pluie me brûlait le visage comme me brûle tout ce qui me rappelle mon bonheur. Maintenant, j’ai devant moi des livres que j’aime, pendant qu’au dehors le bruit de la rue me dit que la vie continue. Mais rien ne peut m’apporter l’apaisement. Alors je vais vers vous, et je vous parle comme toujours puisque je vous aime. Hier, nous nous sommes vus. Je ne veux pas exprimer trop mes sentiments, car mes plaies à moi aussi sont vives. J’avoue que je n’ai pas encore réalisé l’événement qui nous sépare. Ce point Gamma que je devais passer avec vous, dont nous avions parlé comme d’une heureuse possibilité de se rencontrer, m’a été évidemment très dur à supporter. Pour moi, notre amour est tellement présent que je ne puis concevoir ce qui est. Tout était tellement beau que je ne puis vous imaginer que comme ma toute petite fille sur laquelle reposait ma croyance en la vie. Mon Zou bien-aimé de tant de jours heureux, si follement heureux que je ne puis les croire perdus.

Ma fraîche petite fille, “peu expansive” et que j’aime ainsi parce que cela me prouve qu’elle accueille et garde en elle-même l’essentiel des choses et ne le galvaude pas, ma petite fille silencieuse et que j’aime ainsi parce qu’elle me prouve qu’elle n’accorde prix qu’aux paroles vraies. Ma Béatrice dont je n’oublierai jamais l’expression douloureuse de ce jour de mai qui fut le commencement de tout. Je veux vous parler comme si le sortilège qui nous a si brutalement déchirés était enfin vaincu par nos merveilleuses promesses.

Il est impossible que parfois vous n’ayez pas le souvenir présent, vivant de notre amour. Il est impossible que vous ne retrouviez pas pendant un moment de calme (et seule en face de vous) l’atmosphère de notre amour dont nous avons vécu le long de tant de mois. Il est impossible que vous n’éprouviez pas une sorte de vertige devant le fait accompli et que vous ne redeveniez pas (au moins l’espace d’une minute) “ma pêche toute à moi”. Je vous dis cela une fois pour toutes pour que vous sachiez dans quel esprit je vous écris ces lettres. Pour que vous sachiez sans que j’aie à vous faire de mal, en vous rappelant nos souvenirs communs et nos projets auxquels je demeure fidèle, que je vous aime.

Mon Zou, je ne veux pas oublier votre regard d’hier quand je vous ai quittée. Ce qu’il contenait, je n’essaierai pas de le deviner, car il ne faut pas que je me crée encore beaucoup de raisons de croire, si je veux pouvoir vivre sans nouvelles blessures que je ne pourrais supporter. Mais il m’a semblé refléter un peu de la confiance d’autrefois, peut-être de la croyance dont nous avons fait notre bonheur. Et je pense qu’il est impossible, quelles que soient les raisons de notre éloignement que notre vision de la vie soit complètement brisée. Quand je vous vois devant moi telle que vous êtes, si réellement sage (“ma trop raisonnable petite fille”), et si douce avec votre sourire que j’aime, je ne peux qu’être sûr de vous. Toutes mes raisons de souffrir à cause de vous, non pas en raison de ma peine, mais en raison de votre bonheur, s’apaisent quand je songe à tout ce que vous m’avez donné, à votre simplicité de petite fille que je n’ai pas été digne de garder éloignée de tout chagrin.

Je vais m’arrêter maintenant, après ce préambule à notre correspondance du moment. Tout à l’heure, je vais retourner au Fort. J’ai peur un peu de ma solitude car vous habitez ma pensée par votre amour et je me sens démuni, dépouillé. J’ai peine à vivre dans les lieux que j’éclairais en songeant à notre avenir : à Ivry, à Paris, à Jarnac. J’éprouve ou j’éprouverai comme le sentiment d’un contre-sens puisque tout en moi, autour de moi s’apprêtait à vous recevoir.

Mais au cours de ces lettres, je tairai ma souffrance. Ma volonté s’est durcie plus sûrement. Alors qu’autrefois elle n’était réellement forte que lorsqu’elle était indifférente, maintenant elle modèle les fibres les plus frémissantes de mon être. En dix jours, j’ai plus souffert que jamais dans ma vie. Et j’ai plus et mieux compris aussi. Ma seule volonté est de ne désirer que votre bonheur.

Mercredi, je sortirai. Pour la première fois, un mercredi je n’aurai pas de rendez-vous avec vous. Pourtant, j’irai rue Vavin à l’heure ordinaire. Non pas en pèlerinage mais pour m’affirmer à moi-même que toute ma vie sera faite de l’attente volontaire de la venue de celle que j’aime. Ah ! Si vous paraissez, selon l’habitude entre 18h et 18h15 en venant vers moi de votre pas tranquille, mon Zou, je vous jure que quel que soit le jour, je vous recevrai avec la même joie, le même amour. J’irai vers vous avec le même bonheur.

Mon Zou, écrivez-moi sans tarder car vous m’êtes trop nécessaire. Vous le comprenez, dites-moi ce que vous voudrez. Moi, je vous raconterai ce que je fais : tenez-moi au courant de tout ce que vous pensez. Je vous aime.

François

Légère déchirure sans atteinte au texte sur la marge de droite