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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Paris, 8 mars 1939

LIEN MYSTIQUE ENTRE L’AMOUR ET LA SOUFFRANCE : LA CRISE CONTINUE

2 pp. in-8(156 x 155mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le mercredi 8 mars 1939

Mon Zou, pardonnez-moi d’user encore d’un papier si mal coupé, mais venu ce soir à Paris en coup de vent, je ne puis que vous envoyer cette feuille destinée à des notes hâtives. Pouvais-je aussi passer ce mercredi sans vous écrire ? Et suis-je très coupable si je ne puis oublier que je vous aime ? Vous demeurez pour moi ma petite fille à laquelle je dois tant de bonheur, et comme si ce jour était un mercredi comme les autres, j’ai possédé depuis mon lever la secrète attente de votre apparition. Maintenant, je sais que vous n’êtes pas venue. N’aurai-je encore à emporter avec moi que ma tristesse ? Quinze jours que s’est consommée notre séparation. Et ma souffrance est la même. Mon amour, le même. Mon tout petit Zou, si vous saviez mon désespoir quand j’ai compris que je ne vous avais pas rendue parfaitement heureuse. Plus heureuse que toute autre, puisque vous alliez hors de moi chercher ce que je ne vous donnais pas.

Mais je vous aimais et je vous aime trop pour ne pas songer à tout ce qui avait, a été à nous de si merveilleux. Vivrons-nous de plus belles minutes que celles où votre tête sur mon épaule, et votre visage de toute petite fille (déjà mêlée au secret de tant de choses) près du mien, nous parlions d’avenir, de notre accord, de notre tendresse ? Je ne vous rappelle pas cela pour vous peiner mais pour vous redire que tout ne peut pas être perdu de ce que nous possédions il y a si peu de temps. Au fond, tout avait été trop facile. Nous n’avions pas assez souffert l’un et l’autre, l’un par l’autre. Mais je crois qu’il est nécessaire à l’amour d’être torturé, brisé, et je ne crois pas que ces défaillances signifient sa mort. Ma Marie-Louise, puis-je continuer de vous parler, comme si notre pacte de ne jamais vivre dans le médiocre devait être respecté jusqu’au bout ? Au fond de mon âme, je suis sûr qu’il vous arrive d’être encore près de moi. Je suis sûr qu’il existe des moments où vous êtes encore ma petite fille bien-aimée pour laquelle je ne puis être un étranger. Alors je vous parle et je vous écris comme je l’ai toujours fait.

J’ai compris notre drame et je veux que vous n’en subissiez pas le mal. Dites-moi Marie-Louise sans crainte de me déchirer si vous êtes heureuse. N’est-ce pas que la vie est dure, stupéfiante. Mais vous qui êtes si petite et si grande à la fois, il ne faut pas que vous soyez atteinte comme les autres. Il faut que vous soyez heureuse, heureuse comme votre visage l’exige. Étais-je un obstacle à ce bonheur ? Le trouvez-vous maintenant ? Mais si celui-ci ne vous le donne pas dont vous l’attendez peut-être, si vous même ne croyez plus en vous, pensez à tout ce qui fut accordé à nous, le long de cette année si belle (au souvenir si doux et si cruel).

Pensez ma petite pêche que je vous aime tout autant, que je ne puis m’empêcher de vous attendre. Quand viendra-t-il ce jour où sans aucun mot de cette séparation (elle nous aura fait suffisamment souffrir) nous reprendrons avec la joie au cœur nos délicieuses promenades, nos rendez-vous si merveilleux. Est-ce que je rêve ? Vous seule le savez puisque pour moi le rêve et la réalité étaient confondus et demeurent confondus. La raison ? Je vous aime.

Ma Marie-Louise, quand vous verrai-je ? Il faut que cela soit le plus tôt possible. À quoi sert cette séparation totale ? Je suis plus fort que vous le pensez et suis capable de vivre auprès de vous de la façon que vous voudrez. Mais je ne puis supporter seulement l’idée qu’il vaut mieux ne pas nous voir ! Répondez-moi à ce sujet. Je sors dimanche comme d’habitude.

J’attends une lettre de vous. Voudrez-vous me faire plaisir d’ici peu ? Racontez-moi votre vie, vous m’avez dit “bientôt mes lettres chiffrées”.

Je vous aime (il y a 1 mois, nous étions aux Tuileries, notre place bien chère. Comme je vous aime). Pour moi, rien n’est changé sinon que j’aime mieux puisque je souffre. Pensez un peu à moi en vous endormant ce soir, et d’autres soirs. Le temps passe. Mais c’est la joie et non la tristesse qui sera à nous. Mon Zou très aimé, répondez-moi bien vite. Pardonnez cette lettre où je ne vous parle que de mon amour, mais il pleut. À qui la faute ?

François