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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 14 mars 1939

“JE NE VOUS IDÉALISE PAS, MAIS JE VOUS AIME”

FRANÇOIS MITTERRAND A REÇU UNE LETTRE DE CATHERINE LANGEAIS

4 pp. in-8 (209 x 135mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le mardi 14 mars 1939

Mon Zou, le temps passe et cela vous ennuie-t-il tellement ? Je pense encore à vous. Vous m’avez écrit : “écrivez-moi aussi si vous m’aimez encore vraiment”. Je vous aime encore vraiment. Alors tant pis pour vous, je vous envoie cette lettre. J’ai eu depuis notre séparation le loisir de réfléchir beaucoup, de comprendre et d’apprendre. Une série de hasards véritablement extraordinaires m’a permis de mieux juger. J’ai pu distinguer ce que je pensais, ce que j’imaginais durant les mois où notre amour était notre VIE et ce qui était réellement. J’ai toujours eu pour principe (plus qu’un principe : une foi absolue) de tout accepter de vous. Je ne me repens pas de vous avoir aimée suffisamment pour tout admettre de ce qui me venait de vous.

Aujourd’hui encore, j’agirai ainsi avec vous. Et vous parlerai comme si vous étiez cette petite fille dont l’amour m’était si doux. Ne croyez pas qu’il y ait eu naïveté de ma part d’avoir fait de vous “ma chère petite déesse allégorique”. Ou cette naïveté m’a accordé trop de bonheur pour que maintenant je puisse la regretter.

Voyez-vous mon Zou, que j’aime toujours de la même façon, je n’ai pas voulu être vis-à-vis de vous un de ceux pour qui l’amour n’est que l’occasion de ravir une proie. Autrement, je ne vous aurais pas aimée. Savez-vous le sens de ce nom du premier jour que je vous avais attribué ? Ma “Béatrice”, cela voulait dire que rien en vous, surtout pas moi, ne devait être saccagé.

Au sens de mes paroles, vous réfléchirez quand vous serez seule devant vous-même, car il existe des instants où l’on se retrouve désespérément seul, où l’on a soif de vérité. D’autres vous ont aimée, vous aiment et vous aimeront (à tous les temps) ; d’eux vous retirerez peut-être plus de joie que de moi. Mais pas, un je vous le jure, ne vous aimera comme moi : telle que vous êtes réellement, plus grave et plus inquiète, plus désireuse d’une paix véritable et profonde que jamais vous ne le laisserez voir. Je ne vous idéalise pas, mais je vous aime. Cela ne revient pas au même, mais cela a cette même exigence : conserver intact ce don merveilleux qu’était votre amour, ne le toucher qu’avec la ferveur.

Le chemin que j’ai parcouru depuis plus de trois semaines est immense. Je sais peut-être mieux ce que vous êtes maintenant que je n’ai su durant une année (si comblée) ce que vous étiez. J’ai éprouvé à votre égard des sentiments extrêmes, mais qui procédaient de la même origine : mon amour pour vous et, désormais, la volonté, de ne pas “gâcher” ce passé que vous m’avez donné. Ma Marie-Louise, je vous crois quand vous me dites que “le viatique, les lettres tendres, c’était vrai”. N’est-ce pas que si je ne vous croyais pas, trop de choses s’écrouleraient ? Peut-être avez-vous plus besoin que moi que je vous croie.

Vous m’avez mis davantage en face de la vie. Si certains événements, certaines révélations m’ont bouleversé, j’ai pensé qu’il était nécessaire à la vie de secouer le rêve des hommes. Parce que je vous aime, je ne veux que le retour à la réalité ensemble après une chute. Aussi loin de moi que vous puissiez paraître, je sais que vous comprendrez tout ce que je vous dis là. Je ne m’attarderai pas sur ce que moi je puis ressentir. Il me suffit de vous renouveler la promesse si grave prononcée en des instants de Bonheur : quoiqu’il arrive, en quelque circonstance que ce soit, vous pourrez venir à moi. Ou plutôt me dire que vous m’attendez. Quel que soit l’objet de votre attente, je vous jure que cette promesse ne sera pas vaine.

Parenthèse : dimanche j’ai vu vos parents. Je pensais ne rencontrer que votre mère ; votre père a participé à notre entretien. Je ne le regrette pas, au contraire. Nous avons parlé de vous (évidemment) quoique je me sentais mal qualifié pour un tel sujet. Car je ne veux pas aboutir à cette situation paradoxale d’avoir à intervenir à votre insu alors que ma seule raison d’être vis-à-vis de vous est d’avoir eu le droit d’agir pendant un temps en union intime avec vous. C’est ainsi que je n’ai pu admettre que vous ayez à subir la moindre conséquence née de l’inquiétude causée par les raisons de notre séparation. Je ne veux pas que vous ayez de la peine à cause de moi (directement ou indirectement). Votre père (plus que votre mère, fatiguée) m’a longuement parlé. Avais-je le droit de l’entendre ? Mais j’ai reconnu en lui un désir de compréhension tel qu’il m’est difficile de l’oublier.

J’arrête là cette lettre. Mais pas sans vous demander à nouveau un entretien. Vous devez me l’accorder ; maintenant je ne dois plus attendre. Si vous ne m’aimez plus, me voir ne vous fera rien, ne vous blessera pas. Si vous m’aimez encore un peu, me voir vous paraîtra aussi nécessaire qu’à moi. Dans l’un et l’autre cas, mon attitude ne trahira pas mes sentiments. Cette lettre doit vous le prouver. Écrivez-moi avant dimanche pour me donner rendez-vous ce jour-là. Un destin étrange s’est acharné à me donner de vous (et d’une manière stupéfiante) un visage que je ne connaissais pas. Ce visage de maintenant, est-ce parce que je vous aime que je décèle en lui une sorte de révélation, mais pas ce Bonheur dont nous avons tant rêvé.

François

Petites déchirures au pli