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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Fort d’Ivry, 19 mars 1939

LA GUERRE “A MONTRÉ LE BOUT DE SON NEZ” AVEC L’INVASION ALLEMANDE DE LA TCHÉCOSLOVAQUIE.

CATHERINE LANGEAIS EST ENVOYÉE EN PENSION.

FRANÇOIS MITTERRAND CONTINUE À LIRE

4 pp. in-12 (210x 130mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le vendredi 31 mars 1939

Mon Zou, où passerez-vous vos vacances de Pâques ? À Paris ? À Valmondois ? Je ne sais donc où cette lettre vous rejoindra. Je souhaite qu’elle vous parvienne le plus tôt possible. J’ai mis longtemps à répondre à votre lettre. Pourtant, plusieurs nouvelles vous concernant m’ont préoccupé. Vous ressentez-vous encore de votre coude luxé ? Cela m’a fait de la peine de penser que mon Zou avait eu mal. Et votre entrée en pension ? Est-ce définitif ? Cela va tellement vous changer de cadre. Je voudrais tellement que la vie vous soit douce. Vous aimez la solitude me dites-vous. Ne souffrez-vous jamais à cause d’elle ? Mon Zou (j’aime cette appellation : elle, au moins, me reste), vous savez bien que rien de ce qui vous touche ne peut m’être étranger. Je ne puis faire autrement que de vous imaginer toujours comme ma petite fille de tant de jours.

J’ai donc mis longtemps à vous écrire cette lettre. Plus de quinze jours depuis mes dernières lettres. Ai-je tenté de m’éloigner de vous ? Peut-être, mais je ne puis faire de démarcation entre le passé et le présent. Il n’y a pas de passé entre nous. Vous demeurez en moi toute pareille. Le monde que j’ai voulu situer entre vous et moi n’a pas résisté à tout ce qui me lie à vous. Pardonnez le moi.

Vous m’écrirez bientôt, n’est-ce pas ? Pendant vos vacances de Pâques, ne pourrez-vous pas penser à moi au moins une demi-heure ? (Le temps de tracer quelques lignes, d’écrire l’adresse et puis, une seconde, fermer les yeux au dedans de vous-même). Et ce sera fait. Et vous m’aurez donné de la joie. Ce n’est pas rien.

Depuis un mois je suis beaucoup sorti : matinées, soirées dansantes, divertissements sans à-coups. Mais que faire de sensations, de sentiments d’où le cœur est absent ? Les vivre, sans chercher plus loin. Solution d’un tas de problèmes. Mais pourquoi ne puis-je me contenter de solutions négatives ? J’ai joui de beaucoup plus de liberté que pendant les premiers mois de mon service militaire. Chaque soir, je suis allé à Paris. Je me suis rejeté vers d’autres domaines, attachants, mais pas (ou plus) essentiels. D’ailleurs (maintenant que le peloton que je suivais est terminé), je puis me consacrer à mes projets. Mais pourquoi ont-ils perdu leurs sens ? Mon Zou, racontez-moi vite vos journées. Par ce soleil vous devez être ravissante (pas seulement avec le soleil, mais si je vous le dis, ça ressemblera trop à un compliment). Le printemps simule un petit air de flûte. La campagne doit être rudement belle aujourd’hui. Mais la parure que je lui prête mime trop un rêve de prisonnier.

Au Fort, la vie a été bousculée par les événements de Tchécoslovaquie. La guerre a de nouveau montré le bout de son nez. Un de ses jours, elle se gênera moins. Mais alors, il sera temps d’en reparler. Je lis beaucoup : Les chemins de la Mer de Mauriac, Ma Doctrine (éléments de l’œuvre d’Adolf Hitler), Le Dernier civil d’Ernst Glaeser. Ces deux derniers ouvrages traitent de l’Allemagne. On y découvre cette révélation extraordinaire : un pays qui croit en lui, qui tue en lui mille richesses pour obtenir le triomphe de sa race et de son sang. J’ai peur un peu pour le nôtre, civilisé jusqu’à la moelle et qui risque d’en mourir.

Vous savez le roman dont je vous avais parlé un soir que nous remontions le boulevard Raspail ? (Peut-être ne vous en vous souvenez plus), je sens qu’il pourrait vivre. Il lui manquait un élément, acquis depuis : la connaissance de la souffrance vraie. La grâce ne vient peut être pas du côté où on l’attendait, ou peut-être aussi prend un chemin détourné avant de reprendre la voie désirée. Mais je laisse ma plume filer un peu dans tous les sens. Que voulez-vous, elle suit le rythme du charme qui m’envahit lorsque je vous retrouve devant moi. À vous la faute, mon Zou. Mais vivent les fautes de ce genre ! Amusez-vous beaucoup pendant les vacances. Je voudrais tant que vous reconnaissiez, intact, le goût de ces jours libres, que n’ont pas atteints les blessures d’autres jours. Et dites-moi surtout, ma pêche, que vous êtes heureuse ou presque. Et dites-moi votre vraie vie, celle de l’intérieur.

Je suis très ennuyé à la pensée de votre entrée possible en pension. Je vous recrée tellement bien dans ce décor qui fut le nôtre. Comment pourriez-vous le quitter ? Si toutefois tout est décidé, donnez-moi votre adresse. Je vous écrirai de temps en temps. Je tiens à vous redire ceci (et ceci s’explique à tout, même indépendamment de l’amour qui nous a tant unis) : que je serai toujours prêt à venir près de vous, à répondre à n’importe quel appel, car je vous aime.

Mais ceci est un chapitre à ne pas trop effleurer. Je vous aime et toujours vous êtes ma Marie-Louise de laquelle je trouve véritablement extraordinaire, presque impensable d’être séparé. Mais c’est mon histoire à moi. Inutile de m’y attarder Quand vous recevrez cette lettre vous saurez que je vous aime du même amour, malgré le temps qui ne tue que les mots.

À bientôt mon “vieux” Zou (il m’amuse cet adjectif anachronique, ma toute petite fille). Si je vous dis que je vous aime, ça n’a rien, quoiqu’il puisse paraître, d’un poisson d’avril.

François

Écrivez-moi vite ce sera gentil. Au Fort, car je ne sais à quelle date exacte me sera accordée une permission. Quant à une rencontre à venir, je maintiens dimanche. Vous l’accepterez j’en suis sûr, un jour. Vous comprendrez que c’est nécessaire. Merci de votre lettre, tout est bien ainsi, mon Zou