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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Paris, 12 mai 1939

ENTRE LES MOIS DE MARS ET MAI 1939, LE TON A CHANGÉ : L’AMOUR S’ÉCARTE.

FRANÇOIS MITTERRAND FAIT PART DE SES LECTURES : LEIBNIZ, KANT, HEGEL, AUGUSTE COMTE, SPENCER, DURCKHEIM, JULES ROMAINS, GIRAUDOUX, PIRANDELLO, ALDOUX HUXLEY

CATHERINE LANGEAIS EST EN PENSION À VERSAILLES

4 pp. in-12 (210 x 135mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 12 mai 1939

Mon Zou, votre lettre m’a procuré un grand plaisir, un peu d’étonnement et aussi de la peine. Le plaisir est fort égoïste : il naît de ma joie de vous savoir parfois moins éloignée de moi qu’il ne paraît ; l’étonnement vient de ce que je doutais de la réalisation de votre projet d’entrée en pension ; la peine : je voudrais vous savoir réellement très heureuse. Depuis le mot que je vous envoyais de Bruxelles, je me suis tout à fait réinstallé à Paris. Je jouis d’une liberté accrue : je sors tous les soirs, et fort avant dans la nuit ; je bénéficie de nombreuses permissions d’après-midis. Mes obligations découlant de ma fonction de secrétaire du colonel sont peu astreignantes ! Je ne me plains pas du changement. J’avais accepté la vie d’Ivry, dure, heurtée et n’avais pas voulu la prendre de biais ; j’en étais néanmoins excédé, harassé. Je commence à devenir normal : plus équilibré.

Je travaille pour moi : étude des théories politiques des philosophes allemands (Leibniz, Kant, Fichte, Hegel) dont vous avez dû entendre souvent parler chez vous ; des théories sociologiques d’Auguste Comte, Herbert Spencer, Durkheim : cela m’intéresse beaucoup. Toutefois, je m’en évade : et je lis romans et théâtre autant qu’il m’est possible. Romans : les premiers volumes des Hommes de bonne volonté de Jules Romains (dans Le 6 octobre se trouve une Présentation de Paris admirable : un des plus beaux morceaux à mon avis de la littérature contemporaine), Choix des élues de Giraudoux (votre ennemi !) : densité, richesse, finesse extrêmes, verbiage et clinquant aussi. Mais tant de touches vraies que l’ouvrage est sauvé. Hors ces deux normaliens (toujours eux) : Un, personne et Cent mille de Pirandello, Contrepoint d’Aldous Huxley. Voici mes dernières “acquisitions”. De cela, ferai-je naître un mélange confus ou une synthèse personnelle ? Si la vie le veut : une étincelle suffit.

Ma Zou, je m’aperçois que je vous parle sans arrêt de moi ; je m’aperçois aussi que cela ne me déplaît pas : et vous parler, à vous, de moi, continue un dialogue ancien et toujours proche que j’aime. À peine le ton varie-t-il. Mais c’est pour le besoin de la scène. Maintenant que Mai est revenu, avec le soleil (compagnon à vrai dire infidèle) et les feuilles aux arbres, je voyage dans un pays curieux et attirant. Je situe mal les évocations et les recrée dans le présent. Elles ne s’y trouvent d’ailleurs pas si mal que ça. Je me reconnais tel que j’étais il y a un an. Le cadre est presque le même. Le contenu, s’il a subi la morsure du temps, ce qui est parfaitement naturel, n’a pas changé d’essence. Les lilas ont exactement la même odeur qu’au printemps dernier et les frondaisons des marronniers la même couleur. Il arrive aussi qu’il pleuve : mais j’aime la pluie comme je l’aimais. Mais j’ai tort de vous parler du Paris que vous ne pouvez approcher que les samedis et dimanches. Pardonnez-moi mon Zou, mais les images sont si tenaces.

Je pense souvent à vous. Est-ce extraordinaire ? J’essaie maintenant de vous imaginer à Versailles ; seule et entourée. Je voudrais tellement que cette solitude que vous désirez ne soit pas un reploiement désolé sur vous-même. S’il vous arrive un seul moment de détresse, qui est à l’abri ? Pensez à ce jour où après une journée chaude de mai, le vent s’était levé, si frais, que vos mains en étaient toute “mêlées”. Je dis : pensez à ce jour, non pour vous dire : pensez à moi. Ce jour-là, je n’y étais pour rien. Et personne n’y sera jamais pour quelque chose. La vie est ainsi : et l’on a froid aux mains quand le cœur éclate de bonheur. Et puis la peine vient et elle part et tout recommence : cela suffit. Où irai-je si je continue cette lettre ainsi ? C’est comme une pièce classique : deux personnages et le reste ne sert qu’à mieux éclairer leurs passions. Une pièce où je me donne le beau rôle puisque je n’aime pas jouer les utilités. Acceptez la fiction. Dans une fiction, les personnages peuvent se passer de l’apparence.

J’en reviens à vous, à vous seulement ? Dites-moi vos occupations, votre entourage, vos loisirs et tout ce qui vous concerne de près. Ce n’est pas sans un peu d’ennui que je vous imagine privée de liberté. Je ne songe pas à vous plaindre comme je le ferais pour n’importe quelle pensionnaire isolée : vous n’êtes pas telle. Peut-être vous accordé-je ce que je crois avoir trouvé en vous : il me semble qu’avec vous tout à un sens, au-delà des petites plaintes et des petites joies. C’est aussi ce qui m’inquiète et m’attire. Terrain Dangereux ! Et pourtant, je ne finirai pas cette lettre comme toujours. La fin qui ne figurera pas à la suite de ces lignes n’a pas besoin d’être dite. Elle est trop proche de la vérité.

Écrivez-moi, dites-moi votre adresse. Cette lettre finit, c’est dommage, mais nécessaire : c’est ça l’ennui.

Si je pense à vous, ce n’est pas tout.

François