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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Alsace], 10 septembre 1939

PREMIÈRE LETTRE DE FRANÇOIS MITTERRAND EN CAMPAGNE MILITAIRE.

IL A PU REVOIR CATHERINE LANGEAIS LORS D’UN DERNIER PASSAGE À VALMONDOIS AVANT DE GAGNER LE FRONT : LA CORRESPONDANCE REPREND.

“LE PETIT VILLAGE OÙ JE SUIS EST SITUÉ SUR UN COTEAU ADMIRABLE GORGÉ DE FLEURS, DE FRUITS ET DE SOLEIL (…) LE CANON TONNE FORT PRÈS DE MOI”

4 pp. in-12 (179 x 136mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 10 septembre 1939

Mon Zou d’avant-hier, vous avez si peu changé avec votre horreur du masque (mais mieux vaut à mon avis porter un masque que de mourir asphyxié) et vos pansements sur le genou, que je me plais à vous écrire un peu comme je le faisais autrefois ou plutôt, de la même façon que toujours.

Le petit village où je suis est situé sur un coteau admirable gorgé de fleurs, de fruits et de soleil. Je suis, il est vrai, bien loin de vous, et le canon tonne fort près de moi. Deux désagréments de valeur inégale, je préfère le second. Sans blague.

J’ai revêtu ma tenue de campagne et me suis soumis aux servitudes si nombreuses de mon état. Et j’y découvre un certain pittoresque. Femmes qui pleurent, d’autres qui vous acclament, visage curieux, gens dont on ne comprend pas le langage, nuits passées dans la paille et la poussière, lever hâtif du matin tout éclaboussé d’eau et de clarté. Avec cela, un travail dur qui prend cependant une valeur ignorée du temps de paix puisque maintenant l’enjeu est la vie elle-même. Non pas que la guerre m’enchante, mais elle assure peut-être l’occasion d’un accomplissement personnel (même s’il s’agit d’idéaux auxquels on croit peu).

Je garde de mon voyage en Île-de-France un souvenir particulièrement charmeur. La griserie de la vitesse, les senteurs des champs et des bois, la truculence de mon collègue de moto et surtout ma visite chez vous, tout cela m’émeut : dernière journée souveraine de liberté heureuse avant ce que vous savez.

Plus tard, si Dieu le veut, je vous raconterais les détails de mon voyage, rencontrés dans les romans avec rarement autant de saveur, et la peine de ces heures interminables, des marches sous le soleil, alourdies terriblement par l’équipement de guerre et, tout au fond la volonté, d’être plus fort que tout. Réalité effrayante et qui désormais s’insère dans ma vie : faire la guerre. Je vous écris cela et j’ai plaisir à cette conversation lointaine. Vous représentez pour moi beaucoup de lumière, créée par moi ou réelle peu importe puisqu’elle me ramène vers vous sans lassitude. Mon Zou, avouez que je suis volé. Aurez-vous le courage et l’immense générosité de compenser ? Je n’ai pas reçu (changement d’adresse !) votre lettre. Alors, pour moi, perte sèche, qu’il dépend de vous de réparer.

Et puis, je vous le dis dès maintenant, cet hiver que vous craignez, pourrez-vous le remplir parfois en m’écrivant ? S’il y a lieu. Dès maintenant, répondez bien vite à ces lignes. Les ennuis de transports seront bien suffisants pour créer entre nos lettres le creux que vous estimerez convenable ! Et puis très bientôt, je n’aurai peut-être plus l’avantage de me réjouir de votre correspondance et pour cause (au moins cette guerre va devenir un remarquable moyen de chantage !).

Dites à vos frères, à votre mère mes remerciements pour leur charmant accueil. Je pense à vous qui êtes ou pouvez être si durement éprouvée. Et je vous dis encore, pendant que des avions se promènent au-dessus de moi, pas très francs, et que s’annonce l’instant où je pourrai être plus courageux que jamais, si je l’ai été, ces paroles que j’aime

François

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