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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Alsace], 18 octobre 1939

TRÈS BELLE LETTRE.

“JE SUIS DÉCIDÉ À RÉALISER DEUX BUTS : NE RIEN NÉGLIGER POUR SURVIVRE À LA GUERRE. NE NÉGLIGER AUCUNE OCCASION D’ACCOMPLIR INTÉGRALEMENT MON PROGRAMME : VIVRE CETTE EXPÉRIENCE FONDAMENTALE DANS TOUTE SON ACCEPTION”.

“CETTE GUERRE PEUT ME TUER, MAIS SI ELLE M’ÉPARGNE, J’EN SORTIRAI POSSESSEUR D’UNE FORCE ET D’UNE SCIENCE AUSSI TOTALES QUE POSSIBLES, J’AURAI MESURÉ MA VALEUR D’HOMME AUX PIRES ÉVÉNEMENTS”.

LA CORRESPONDANCE A REPRIS AVEC MARIE-LOUISE TERRASSE ; FRANÇOIS MITTERRAND ÉCRIT : “JE CROIS AVOIR DEVINÉ BEAUCOUP”

6 pp. in-12 (210 x 132 mm), crayon. 

CONTENU : 

Le mercredi 18 octobre 1939

Mon Zou, j’ai trouvé votre lettre au retour du travail, après une journée brumeuse, pluvieuse, boueuse. Cette journée est semblable à bien d’autres, car le ciel est prodigue de ses eaux. Il faut voir le fond des tranchées ! Je sais maintenant la valeur des terres : argile, glaise, sable etc. Je sais aussi le goût de la pluie quand elle tombe à torrents ! Ce n’est pas d’ailleurs terrible à supporter. Cela ressemble encore à un sport : souliers qui écrasent la boue, eau qui gicle, ou frappe le visage. Je ne déteste pas cet état. Voici donc quelques jours que je suis descendu des avant-postes ; je me trouve maintenant en première ligne, seulement. Je dis seulement parce que cette vie de première ligne paraît terne à côté de celle des avant-postes. Nous étions comme rejetés du monde, perdus en avant de tout, avec devant nous l’inconnu ou plutôt le trop connu. J’ai vécu là les heures émouvantes des rondes, en pleine nuit, quand tout bruit est suspendu, quand la vie de beaucoup d’hommes dépend de soi. De temps en temps, les “haltes-là” des guetteurs. Vite, le mot de passe, et puis de nouveau le silence, et la marche tâtonnante d’arbre en arbre jusqu’à l’abri.

Cette solitude des avant-postes m’a plu. À vrai dire, nous n’avons pas eu à souffrir d’événement particulièrement graves. Chance. Attendons la suite.

Maintenant, je vous écris d’une ferme. Je suis étendu sur le foin qui me sert de couche. Une bougie m’éclaire. Dans le fond de la salle, quelques camarades parlent. Le foin constitue un lit excellent, meilleur que la paille, le feuillage ou le ciment, tous fréquentés depuis un mois ! (Je me souviens d’une nuit passée sur l’étagère d’une salle d’usine ! Et d’un somme au pied d’un arbre. À mon réveil, j’ai découvert une chenille dans mon casque ; réflexe de civil : je fus dégoûté !).

Puisque l’on s’occupe de beaucoup dans les journaux du moral des soldats, je puis vous dire que le mien est excellent. Je suis décidé à réaliser deux buts : ne rien négliger pour survivre à la guerre. Ne négliger aucune occasion d’accomplir intégralement mon programme : vivre cette expérience fondamentale dans toute son acception.

Voilà pour moi. J’en viens à vous, mon Zou, vers lequel ma pensée se dirige souvent. D’abord un compliment et un remerciement : vous m’avez écrit “Monsieur François M… ” en guise d’adresse, j’aime cette formulation civile au lieu des formules militaires qui me sont désagréables. Ensuite, le fond de votre lettre. Préliminaire : je pense à vous, ma Marie-Louise, avec beaucoup de tendresse, et ne veux pas cacher cette prédilection que j’éprouve pour vous, ma toute petite fille d’un temps bienheureux. Vous me parlez de vous, et de votre explication de vous-même. Cela m’émeut de vous voir inquiète. Tout ce que vous me dites m’éclaire. Je crois avoir deviné beaucoup. Au moment de notre séparation, j’ai trop souffert pour tout comprendre. Mais jamais je n’ai douté de vous ; je le répète, comme autrefois : vous n’avez aucune responsabilité vis-à-vis de moi.

Depuis février, j’ai mené une vie pleine d’évolutions. Moi aussi, je vous raconterai beaucoup de choses. J’ai beaucoup appris à la lumière de ce que vous m’aviez appris puisqu’avec vous j’avais parcouru le cycle : bonheur, souffrance. Cycle pourtant incomplet. Et maintenant, je vois cette période malgré tout de transition, passée (février-septembre). Je vous ai revue avant de partir pour cette guerre : je lie ces deux faits, comme vous mêmes avez lié notre passé commun et les événements. Tout devient nouveau, extraordinairement nouveau. Vous savez que j’aime les symboles. Vous n’êtes pas absente du symbole nouveau, créateur, plus complet et plus hardi par lequel je me représente un monde à venir.

Je commence maintenant cette troisième feuille. Pardonnez-moi, mais j’ai si peu l’occasion de vous parler que j’ai peine à vous dire peu de choses. Et puis, après tout, cela ne vous ennuiera peut-être pas.

Tout ce que j’ai fait depuis un an (hors votre départ), je l’ai voulu. Cette guerre peut me tuer, mais si elle m’épargne, j’en sortirai possesseur d’une force et d’une science aussi totales que possibles, j’aurai mesuré ma valeur d’homme aux pires événements. Jusque-là, je ne puis me plaindre. Je trouve qu’il serait bête d’être tué. Je ne vois dans la mort “sur un champ de bataille” aucun héroïsme d’ordre général ; seulement un accident au cours d’une expérience d’ordre individuel. Un accident, c’est toujours bête. Mais vivre après avoir risqué sa vie consciemment, cela peut-être un but. Cela n’exclut pas la peur, l’espèce d’épouvante qui vous enserre quand, terrés au fond d’un trou, on attend l’obus (et je vous jure que le sifflement d’un obus fait réfléchir un homme) ; ni parfois le spleen, quand trop de souvenirs vous assaillent, aux heures de lassitude. Mais, comprenez-vous, mon Zou, j’accepte tout pour mieux désormais comprendre que la vie doit être la complète harmonie du cœur et de l’esprit, de la force et de la tendresse. (C’est là que vous n’avez pas été étrangère à mon attitude). Comme je vous parle de moi, mon diable de Zou, qui aviez l’audace de trouver que je fredonnais mal le “hockey hockey” ! Ce souvenir revient : par contraste ironique. (Ô ! Habit bien coupé, vernis, œillet et politesses !). Savez-vous que je serais fort heureux si vous mettiez le projet de m’écrire bientôt à exécution ? Parlez-moi beaucoup de vous, malgré Pascal dont les Pensées m’ont accompagné. Plus tard, je vous raconterai dans d’autres lettres mes rapports avec mes hommes (agriculteurs, gouapes de Ménilmuche ou spécialistes de chez Renault). De ce côté, ça marche très bien. Beaucoup de détails amusants. (Installation dans un village : je me suis approprié une maison pendant quatre jours ; installation dans une écurie avec des vaches comme compagnes ; rêves éthérés, nez sur une grenouille, etc.). Mais cela suffit. Je crois avoir exagéré. Six pages ! (Moi, je ne me plains pas d’être avec vous). Mais je préfère vous avoir envoyé des nouvelles dès ce soir alors que je dispose de ces minutes. Demain, je puis ne pas avoir une seconde de liberté.

Dois-je terminer sur une note grave ? Tant de choses graves m’entourent. Mais je préfère votre note à vous, ma toute petite fille bien lointaine. Cette note-là fera la douceur de ce soir malgré la musique proche de la guerre. Dois-je vous dire aussi, ma Marie-Louise, qu’il est assommant de n’être réduit à ne vivre que par la pensée de ceux que l’on aime ?

François

Petites déchirures sans manques