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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 25 novembre 1939

INTROSPECTION AU CLAIR DE LUNE, SUR LE FRONT.

“L’EFFORT N’EST JAMAIS AU-DESSUS DES RESSOURCES QUE L’ON POSSÈDE”.

FRANÇOIS MITTERRAND COMMENE À REDIRE À CATHERINE LANGEAIS QU’IL L’AIME “BIEN QUAND MÊME”

4 pp. in-12 (211x 135 mm), crayon. 

CONTENU : 

Le 25 novembre 1939

Mon Zou, je réponds sans délai à votre lettre. Ce soir ou demain, nous nous déplaçons de nouveau et les occupations qui nous sont réservées empiéteront sans doute sur ma correspondance ; je préfère donc vous envoyer tout de suite ces lignes. Pour vous fixer, en gros, sur ma position actuelle et le sens de nos mouvements : de l’est du front sarrois où nous avons passé les premiers temps de guerre, nous allons toujours un peu plus vers l’ouest ; nous sommes pour l’instant au centre du secteur.

Vous avez dû recevoir une lettre de moi au début de cette semaine. Votre silence m’inquiétait un peu puisque je vous savais fatiguée. Maintenant je vois que vous avez repris votre travail avec acharnement, et vous en félicite. Je ne suis pas si sûr que ça de préférer une composition mathématiques à mon emploi du temps d’aujourd’hui. On se fait une mentalité de guerre qui admet la présence du danger, de la fatigue, du froid et on s’aperçoit que l’effort n’est jamais au-dessus des ressources que l’on possède. Ce matin, nous avons dû errer dans un paysage de glace et de neige ; le froid piquait les oreilles, le menton ; le jour se levait à peine : et que contenait-il déjà ? Que nous apportait-il ? Pour quelques uns une dernière souffrance. Mais nous pensions à autre chose : une lettre reçue, une amitié, un amour ; plus simplement encore : la partie de belote interrompue ou au bouton à recoudre. C’est bien vrai que la mort vient comme un voleur. À quoi, à qui pensai-je moi ? À cinq heures, la nuit est si belle sur la terre aux reflets de neige. On se sent au fond de soi si libre, à peine sorti du sommeil et pas encore prisonnier de l’activité du jour. Je pensais qu’il fait bon vivre, que rien ne vaut la vie, qu’il s’agit de la faire triompher.

Je pensais aussi à vous, pas au passé. Vous savez bien, mon Zou, que je ne garde de notre passé que son empreinte très chère, mais vis-à-vis de vous je me trouve comme un autre homme, muni d’expériences nouvelles et de toutes sortes, et forgé par elles. Je pensais donc à vous dans ce présent isolé du reste du temps, et je trouvais votre compagnie fort agréable. Mon petit Zou, vous me parlez de votre scepticisme, mais jamais je ne l’ai confondu avec ce snobisme que vous redoutez ! Si je vous ai dit, et c’était une parole d’amour et d’amitié, que vous étiez une “toute petite fille”, je vous ai toujours jugée comme une femme et je sais bien que l’intuition des femmes vaut bien notre pauvre raison !

Mon tout petit Zou, je vais m’arrêter. N’oubliez pas que vous m’annoncez une longue lettre ! Mais un simple mot si vous n’en avez pas le temps, me fera toujours grand plaisir. Quand vous reverrai-je ? Il faut compter avec les aléas des permissions, et les quelques accidents sine qua none qui viennent ou peuvent venir culbuter tous nos projets ! Je ne veux rien espérer. Pensez-vous qu’une ou deux photos de vous, ma Marie-Louise 39, me réveilleraient à la Civilisation ? Maintenant, je vais rejoindre mon chef de section, vieux colonel volontaire de 1917, de la guerre de Pologne et routier des mers.

Mon Zou, désagréable au revoir. Col relevé, mains dans les poches et calot sur le crâne (casque au ceinturon), je pense à celui que j’étais en novembre 1938. J’avais alors bien de la chance puisque vous étiez près de moi. Mais je pense que vous aime bien quand même mon petit Zou : vous êtes pour moi toute une réalité civilisée.

François