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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris], 28 décembre 1939

LA LETTRE DE LA DEMANDE EN MARIAGE. FRANÇOIS MITTERRAND ET CATHERINE LANGEAIS RENOUENT LEUR LIEN AMOUREUX, ILS SE SONT VUS À PARIS.

REMARQUABLE LETTRE D’AMOUR TOUT AU LONG DE LAQUELLE, FRANÇOIS MITTERRAND TUTOIE CATHERINE LANGEAIS.

“DEPUIS DIX MOIS, J’AI TOUT FAIT POUR T’OUBLIER… MAIS TOUT A ÉCHOUÉ”

4 pp. in-8 (269 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 28 décembre 1939

Il n’y a pas de doute, mon Zou, je t’aime. Si je t’écris cette lettre de cette manière et sur ce ton, ne crois pas qu’il s’agit d’un coup de folie ; tout ce que je vais te dire est le résultat d’une longue réflexion. Je continue notre réflexion d’avant-hier, et malgré tout ce qui reste encore d’inexpliqué, de difficile, malgré tout ce qui s’oppose à l’exposé très simple de notre état (jusqu’à cette plume qui grince et que je manie sans habileté, après quatre mois d’oubli) je veux aller au bout de mon aveu.

Par tout ce que tu m’a confié, je suis encore bouleversé. Nous avons trop remué le bonheur et la souffrance passés, trop mis en question notre avenir pour qu’il ne soit pas resté en moi une impression étrange et d’anxiété. Tu ne peux savoir combien j’ai été frappé par ta franchise et ta netteté, combien j’admire ta compréhension. Je t’avais rarement vue si grave, toi, si petite : sais-tu que je me sentais battu, moi, dont tu craignais, m’as-tu dit, la critique, dans ce domaine de l’intelligence que les hommes se croient réservé ! Tu ne peux savoir non plus comme avec toi je sens tout ce qui fait ma force vis-à-vis des autres, tout ce qui a pu te faire peur et renoncer à notre amour, petit et faible, et dépendant de tes désirs.

Cela je ne te l’avais jamais avoué, trop orgueilleux. Mais aujourd’hui, je te l’ai dit, je t’expliquerai tout sans détours. Mon Zou, j’espère que tu n’es pas rentrée trop fatiguée de notre soirée et de la longue promenade qui a suivi. J’éprouve bien quelques remords de t’avoir entraînée sur un itinéraire aussi tortueux alors que des taxis nous attendaient à la sortie du “Bœuf sur le toit” ! Quelle drôle d’idée de t’avoir raconté tant de choses dans ce froid et par cette nuit. Quelle douceur aussi de t’avoir près de moi.

Comment veux-tu que je ne sois pas un peu fou de te voir, de te parler, de danser avec toi, quand je te retrouve avec tout ce qui faisait de toi ma petite déesse bien-aimée ? Comme tu étais ravissante. Tant pis pour Corinne Luchaire, mais j’étais cent fois plus fier de t’avoir à mon bras que je ne l’aurais été de l’avoir avec moi. Par la suite, ma petite pêche, pardonne-moi d’avoir “sauté une étape” : mais je dois t’avouer que, pour mon propre compte, je ne le regrette pas le moins du monde.

Depuis dix mois, j’ai tout fait pour t’oublier. J’ai vécu sans toi, un temps de paix dont je ne rejetais rien, puis un temps de guerre que j’ai accueilli comme un nouveau moyen de me forger une âme et un corps dont tu serais absente. Tu étais loin de moi, j’aurais pu effacer peu à peu de mon esprit et de mon cœur jusqu’aux lignes de ton visage : mais tout a échoué. Rien n’est plus clair : je t’aime. Il serait si facile de trouver son plaisir à profusion avec ce que l’on aime pas et de s’en satisfaire s’il ne s’agissait que de ça. Mon Zou bien-aimé, j’aime sans limites tout ce que tu es, ton corps, toi. Comment veux-tu que je me taise ?

Et pourtant le but de cette lettre n’est pas exactement de te dire mon amour. Je le répète : je suis prêt à reprendre notre correspondance telle qu’elle était depuis notre séparation, je suis prêt à ne jamais reprendre les termes qui me forcent aujourd’hui. Si j’écris ainsi, c’est que notre dernière conversation commande des conclusions, ou plutôt une conclusion, au moins momentanée. Crois que j’envisage tout avec une extrême lucidité. Voici donc ce que je veux te dire.

Je ne crois pas contredire le sens de tes paroles en précisant ces deux situations possibles qui se présentent à nous. Soit continuer comme auparavant notre correspondance et nos rencontres qui nous laissent très proches l’un de l’autre, sans plus. Soit aller plus loin. Dois-je craindre les mots ? Tu n’aimes pas cela. Aller plus loin, cela veut dire : nous lier pour la vie.

Surtout ne pense pas que je fais mon choix avec la présomption de te rallier à lui. Ce que je puis t’apporter beaucoup le pourront. Mais je crois que peu t’aimeront comme je t’aime. Je n’hésite donc pas à te dire que je désire infiniment te garder pour toujours.

Suis-je trop net ? Tout cela est-il prématuré ? J’écarte a priori ces deux solutions : tout arrêter entre nous (cela me serait trop dur), ou se contenter de ce que l’on a coutume d’appeler un flirt agréable et riche d’instants charmants (cela ne te plairait sans doute pas ! Pour moi, je ne le rejetterais pas). Ai-je tort, mon Zou, de te dire tout cela ? Et pourtant, je n’ai pas fini !…

J’espère recevoir une lettre de toi d’ici mon retour à Paris. Peut-être éviteras-tu ce sujet et si tu le fais tu auras raison puisque toi seule dois décider. Je ne présage rien, je ne sais absolument pas où est ton désir. Je veux seulement qu’avant de recevoir quoi que ce soit de toi, j’aie écrit ceci : quelle que soit ta décision, je veux que toujours, et même si extérieurement elle paraît aliénée, ta liberté soit entière. Jamais je n’accepterai de toi un engagement qui puisse un jour te peser.

Un point en particulier et fort important dans les circonstances actuelles : si la guerre m’épargne, tant mieux, mais qu’elle me laisse diminué, aussi mince que soit la blessure, et à mon tour j’exigerai que soit brisé tout engagement. Je ne veux pas que tu sois liée à moi, toi, ma ravissante, que ne puisse corriger la moindre déchéance. Tu es faite pour demeurer ma petite déesse, intacte et merveilleuse, ma petite fille heureuse.

Comprends-moi : ce que j’écris là ne signifie pas que je me crée beaucoup d’illusions sur le sens de ta décision. Mais je suis sûr que tu saisiras combien il était nécessaire de ma part d’écrire quand même ces lignes.

Je ferai tout ce que tu voudras. Je voudrai tout ce que tu voudras. On a dû te dire cela déjà. Mais je te parle du fond de mon cœur. Avec toi, je serai capable de grandes choses. Mais le plus important pour toi et pour moi est d’assurer ton bonheur. Si le mien ne va pas de pair avec le tien, je suis prêt à le rejeter. Je continuerai de t’aimer. Et ce sera mon malheur. Mais malheureux à cause de toi, ma bien-aimée, ce sera encore vivre avec toi.

Si cette lettre doit avoir une suite, mon désir sera comblé. Sinon, que tout continue. Je te promets de ne pas te troubler avec mes réclamations ! Je te verrai le 2 janvier, il le faut, car je serais trop triste de partir sans t’avoir revue. Je te donne rendez-vous à 4 heures devant l’Oriental. Si dans ta lettre tu me donnes un autre rendez-vous, c’est le tien qui primera. Je serai où tu me diras. Et maintenant je m’arrête. Tu m’as dit “que m’écriras-tu dans ta prochaine lettre ?”, c’est fait. Je t’aime trop pour te l’exprimer. Et si je te dis, ma déesse bien-aimée, que je t’adore, je ne ferai que t’offrir ton dû. Mais surtout, mon Zou, lis tout cela et oublie-le si cela te plaît. Tu étais si jolie au “Bœuf sur le toit” et tu dansais si bien, que je serais bien exigeant, que je me sens bien exigeant, de demander autre chose que le bonheur d’une soirée.

François

Je partirai pour les Armées le 4.