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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 5 janvier 1940

“PRENDRE POSSESSION DE TOUT CE QUE TU ES”.

FRANÇOIS MITTERRAND A QUITTÉ PARIS LE 4 JANVIER AU SOIR. IL SOUHAITE DEVENIR OFFICIER.

“J’AI RETROUVÉ CE MATIN MON BATAILLON, LE VILLAGE PERCHÉ SUR UNE DE CES VASTES COLLINES DES ARDENNES QUE LA NEIGE COUVRE”.

5 pp. in-12 (210 x 133mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 5 janvier 1940

Ma petite-fille bien aimée, j’ai besoin de te dire encore aujourd’hui que je t’aime. J’ai retrouvé ce matin mon bataillon, le village perché sur une des vastes collines des Ardennes que la neige couvre, tout ce qui fait ma vie intérieure. Je me suis senti un peu misérable dans ma solitude, loin de toi, loin de tout ce que j’aime et j’essaie pour mieux vivre de me réhabituer aux exigences lassantes et vides. Je veux apprendre la patience, mais je reconnais que la tâche sera trop rude si tu n’étais pas au bout. Ma chérie, je crois qu’avec toi je supporterai tout.

Déjà, je m’attarde sur les souvenirs. Je te le répète : tu étais si jolie, si ravissante, si douce. Je me demande maintenant si je suis digne de te prendre pour la vie, de prendre possession de tout ce que tu es. Tu es ma petite merveille, et moi, que suis-je ?

Je ne crois pas avoir oublié une seule de tes attitudes, un seul de tes gestes, une seule de tes paroles. Et je me repais de tout cela, comme de mon bien. Mon Zou, toutes mes pensées et chaque ligne de mes lettres ne sont que paraphrases de mon amour. Il n’est pas possible d’aimer plus, de t’aimer plus que moi.

En principe, nous allons donc être séparés quatre mois. En réalité, cette séparation risque heureusement d’être abrégée : peloton d’E.O.R. [Élève Officier de Réserve] ou tout autre formule qui me permettra de te retrouver. Au sujet de l’aviation, tu m’as dit que tu préférais me voir m’abstenir. Mais s’il y a possibilité, là aussi, de devenir rapidement officier ? De toutes façons, je n’agirai qu’en raison de toi : quoique je redoute pour toi notre mariage en temps de guerre, j’agirai selon ton désir. Et c’est vrai qu’il sera si bon d’être liés pour toujours, complètement, absolument. Et je me laisse prendre au mirage et je sens que je suis prêt à t’obéir bien facilement, et je n’ai plus que le désir de vivre avec toi, merveilleusement.

Ma toute petite déesse chérie, laisse-moi te regarder puis te prendre contre moi. Laisse-moi te dire sans arrêt que je t’aime. Je t’écris des lettres bien déraisonnables. Quand viendra-t-il le temps où je tracerai des lignes calmes, tranquilles, aussi peu animées que l’est peut-être le sentiment d’un fort vieil époux ! Le souhaites-tu ? Moi, je me crois capable de t’aimer aussi follement qu’aujourd’hui et toute ma vie. On a dû en faire bien des serments pareils : mais ils s’adressaient à n’importe qui et toi tu es ma petite merveille sans pareille. Ne crois pas que mon amour ait aboli tout sens critique en moi, mais où veux-tu que mon sens critique se loge quand il s’agit de toi ? Je t’aime tant.

Depuis de longs mois, je conservais fidèlement ta présence en moi. Je me suis aperçu à l’expérience que rien ne pouvait me faire oublier mon Zou d’autrefois et pourtant, je n’ai peut-être rien négligé pour cela. Commençais-je à te perdre ? Ces quelques jours vécus avec toi ont été une nouvelle révélation. Je ne pourrai jamais aimer un être plus que toi. Hier, je parlais de toi avec Édith et chaque fois qu’elle terminait une phrase, je ponctuais : “et puis, elle est si ravissante !” Si bien qu’elle m’a dit : “vous ne l’aimez que parce qu’elle est jolie ?” Et cela m’a inquiété : je me suis demandé si je ne t’avais pas laissé cette impression. Oui, je t’aime parce que tu es jolie. Oui je t’aime parce que tu me troubles, me ravit. Mais pas seulement pour cela : crois-tu que deux années n’auraient pas épuisé cet amour ? Vois-tu ma bien-aimée, le gage de notre amour c’est que je t’aime autant par l’esprit que par le corps : je ne pourrais concevoir avec toi un amour à sens unique. Je n’abandonne rien de toi. Je t’aime complètement.

Je ne suis parti de Paris qu’hier soir à 22h23. J’ai déjeuné avec Colette et Édith dans un bon petit restaurant près du Palais-Royal. Puis, je suis allé faire une visite à des amis à Auteuil, puis avant de dîner, je t’ai écrit. J’ai dîné avec Colette à l’hôtel, puis nous sommes sortis pour aller ensemble à la gare de l’Est. Nous avons beaucoup parlé et tu n’as pas été absente de notre conversation. Colette te trouve charmante et m’a dit que tu lui plaisais beaucoup. J’ai essayé d’être impartial et j’ai dit que tu étais adorable ! Ta mère a dû recevoir ma lettre ce matin (ou la recevra ce soir) : je l’ai mise avec celle que je te donnais à la gare de l’Est. Écris-moi vite quelle fut la première “réaction”. Maintenant, mon Marizou chéri, je m’arrête. Je t’adore. J’attends un signe de toi, avec impatience.

Je t’aime.

François