Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
300 - 500 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 10 janvier 1940

“JE COMPRENDS MIEUX LES RAISONS DU CŒUR, JE ME SENS PLUS PRÈS DES HOMMES, PLUS APTE AUSSI À LES MENER”.

FRANÇOIS MITTERRAND DÉTAILLE LA DEMANDE EN MARIAGE ADRESSÉE AUX PARENTS DE MARIE-LOUISE

5 pp. in-8 (210 x 132mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 10 janvier 1940

Ma petite fille chérie, ce que je pense de toi en recevant tes trois lettres successives ? Que tu es adorable, que je suis heureux et que je t’aime. Alors, moi aussi je m’empresse de t’écrire et de te dire chaque jour que ma pensée ne te quitte pas. Et je te répète inlassablement mon amour.

Ma vie ne change guère. Mais hier nous avons subi un curieux changement de température : à six heures, boue épouvantable, dégel d’une rapidité extraordinaire ; à midi le vent s’est levé, glacial ; pendant trois heures il nous a coupé la figure à tel point que nous en étions étourdis, et le soir, nous sommes revenus par des chemins acérés, durcis, glacés. Je n’avais jamais vu une telle transformation.

Je te parle du temps, mon Zou chéri et pourtant j’ai beaucoup de choses à te dire. Je te l’ai dit : ma vie, la vraie, celle du dedans, ne change guère : elle est remplie de ton amour, elle ne désire que ton amour. J’ai effectivement parlé de toi avec tous ceux qui te connaissent. Ma sœur est assez avare de jugements rapides. Mais puisqu’elle a vu l’extérieur, je dois reconnaître qu’elle t’a trouvée fort jolie ; elle m’a dit aussi que nous dansions très bien ensemble ; en somme elle m’a flatté autant que toi… puisqu’elle n’a pas critiqué mon goût ! Je suis sûr d’ailleurs qu’elle t’a beaucoup observée. Je lui demanderai un jugement plus détaillé : je le crois tout à fait favorable. Sais-tu que je suis très fier de recueillir toutes ces appréciations… et ces félicitations ? Remarque que si c’était le contraire, ça ne changerait strictement rien.

Édith aussi est très flatteuse. Comment pourrait-il en être autrement envers toi, ma merveilleuse, ma ravissante petite déesse ? Je t’aime et je suis sûr que rien n’est mieux que toi. Ton amour me transforme. Tu m’as fait don de tant d’inventions, de tant d’émotions. Malheureux, quand tu t’es éloignée de moi, j’étais devenu cassant, dur, impitoyable aussi bien pour moi que pour les autres. Mais avec ton amour j’ai retrouvé “les vraies richesses” : je comprends mieux les raisons du cœur, je me sens plus près des hommes, plus apte aussi à les mener.

Il y aura bientôt deux ans que nous nous sommes rencontrés. Nous avions décidé “dans deux ans”. Quel merveilleux retour de choses. Les deux ans sont passés et jamais nous n’aurons été plus proches l’un de l’autre ; jamais nous n’aurons été plus sûrs du but. Et un jour, bientôt, il le faut, tu seras ma femme.

Tu me dis que je n’ai pas été suffisamment précis avec ta mère : je n’en avais pas l’intention ; il s’agissait seulement de ne pas la tenir à l’écart, c’eut été injuste. À ton père j’ai écrit ceci : toi et moi, nous nous aimons. Les circonstances sont mauvaises et incertaines, mais une chose est certaine, nous nous aimons. Si nous devons attendre pour nous marier la première occasion propice, nous serons patients. Mais qu’au moins soit reconnu notre amour, qu’il cesse d’être officieux. Sans doute ma responsabilité est lourde à cause du risque, mais je crois que notre bonheur, aussi bien le tien que le mien, est là. Que devons-nous faire ? À vous de juger. Notre désir est d’avoir votre accord. Jugez en raison du bonheur de M-L, et de notre amour. Nous attendons avec anxiété et espoir votre décision.

Devais-je ajouter quelque chose ? Je ne le crois pas. Cela s’appelle une demande en mariage, il n’y a pas d’équivoque possible ! (Seulement pour observer la règle, j’ai écrit à mon père d’intervenir en surplus, en mon nom)… Et quoique, malgré tout, je sois bien décidé à ne tenir compte que de notre amour, je ne pouvais pas donner à cette demande le ton ni l’allure d’un diktat !

Ma toute petite bien-aimée, maintenant j’attends. J’ai hâte de savoir l’avis de tes parents. Tu me laisses supposer qu’il sera favorable. Alors, la vie est belle ! Et pensons sans délai à obtenir pour ma première permission à tenir nos fiançailles officielles. Je l’écrirai d’ailleurs à ton père après acceptation du premier point, mais je compte aussi sur toi pour tout faire presser. Car s’il était nécessaire de sérier les questions, la question qui se pose maintenant et doit être facilement résolue est celle des dates précises. Une fois le principe acquis. D’ailleurs de tout cela, ton père a dû déjà te parler. Renseigne-moi.

Mon Zou chéri, voici pour les formalités. Dis-moi aussi quel jugement a priori tes parents portent sur moi ; cela m’intéresse pour la conduite à tenir.

Ma pêche chérie, tout est fastidieux hors de ton amour. Tout est doux dans ton amour. Si je voulais radoter je dirais encore comme toujours : je t’aime, je t’aime. Et quelle réussite ! J’aime tout en toi et j’avoue qu’il ne me déplaît pas en particulier de t’envoyer mille baisers… Ce que je fais.

François

Tu m’écris “une lettre de toi est arrivée au courrier. Oh ! Quelle joie elle m’a procurée. Je l’attendais avec une impatience que tu ne soupçonnes pas”. Ma chérie, ma toute petite fiancée chérie, c’est ainsi que j’attends tout ce qui me vient de toi.