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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 10 janvier 1940

FRANÇOIS MITTERRAND SE BAT DANS “UN RÉGIMENT DE CHOC” AVEC DES TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS : IL SOUHAIT DEVENIR OFFICIER.

“JE TE LE RÉPÈTE : NOUS NOUS FIANCERONS À LA PREMIÈRE PERMISSION. NOUS NOUS MARIERONS CETTE ANNÉE”

4 pp. in-8 (210 x 132mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 10 janvier 1940

Mon joli Zou bien-aimé, j’étais si content de recevoir tes lettres ce soir (du 8) que je suis resté distrait pendant tout le dîner, n’ayant pas même le goût de toucher aux plats. Comme je t’aime, et ce qui est merveilleux, c’est que tout dans tes lettres me prouve ton amour. Je ne te reproche pas le moins du monde ta hâte de nous voir mariés ! Les objections que j’oppose sont, tu l’as dit, uniquement de l’ordre des scrupules. Car je t’aime et n’ai de hâte, moi aussi, que de t’avoir parfaitement à moi. Et je sens que, devant toi, je suis très faible, et je cède ; je t’avoue mon immense désir que vite tu m’appartiennes ma très aimée. Ne crois pas non plus qu’une fois ma femme tu n’auras rien a m’apporter ! Je ne limite pas mon amour à ton corps que j’aime terriblement et que je veux (et cet amour là d’ailleurs ne meurt pas pour s’être réalisé !) Je t’aime totalement de corps et d’esprit, et là, où sont nos limites ?

Je ne te parle pas dans l’enthousiasme d’un coup de foudre. Je t’aime depuis si longtemps depuis ce fameux coup de foudre ! Et mon amour a fait ses preuves : il a tenu contre toi et contre le temps, et il est toujours aussi enthousiaste. Je suis émerveillé que nous nous entendions si bien. Comment cela ne continuerait-il pas ? Et non pas à la manière d’un sentiment bien tranquille, un peu usé ! Aussi passionnément que toujours.

Ne t’étonne pas si tu me vois apparemment peu pressé de fixer avec exactitude la date de notre mariage. Tu dois savoir que je suis fort entêté, obstiné ! Or j’ai décidé (avec toi) que notre mariage aurait lieu en 40. Mais précisément dans ce but, il faut agir avec logique. À ton père, j’ai demandé son acquiescement en vue de notre union. Avant d’avoir sa réponse, je ne pouvais pas lui déclarer que notre mariage était déterminé jusque dans son détail. Il m’eut jugé un peu présomptueux et pressé de passer par-dessus son accord ! J’attends donc les termes de sa réponse et leur sens pour préciser, quant au temps, nos désirs ; je le ferai et sans délai. Mais crois que je suis la meilleure méthode, la plus sûre et en réalité la plus rapide. Aie confiance en moi. Tu sais bien que je t’adore. Ne t’ai-je pas dit bien souvent que mon bonheur c’était toi, que mon bonheur total sera de te posséder totalement ? Je te le répète : nous nous fiancerons lors de ma première permission. Nous nous marierons cette année. Seul Dieu peut changer quelque chose à cela.

Là où je suis, c’est absolument calme. Mais qu’il fait froid ! Rester huit heures de suite dehors est un véritable et dur supplice. Mais je pense à mes successeurs de Liederschiedt et de Waldhouse. Non seulement le froid doit les tenailler plus que nous, puisqu’ils sont jour et nuit à l’air vif, mais le communiqué presque chaque jour nous dit (entre les lignes) que ça tape dur dans ce secteur des Basses-Vosges. Je t’assure que passer l’hiver hors du Front m’évite, malgré notre situation actuelle peu reluisante, bien des souffrances.

Mariezouchou, ma pêche si fraîche que rien n’est meilleur que de l’avoir contre soi, si savoureuse que rien n’est plus doux que de la caresser (avec l’envie de la croquer), je t’aime, je t’adore, je te donne les plus tendres baisers du monde. Tes lettres sont la joie de mes journées. Pourrais-tu aussi me priver de cette nourriture ? Je suis si heureux de voir que tu l’as compris, car je me serais interdit de te le réclamer. Tu es bien ma petite déesse puisque tu devines tout.

Pour l’Aviation : au point de vue des risques, je crois que tu te trompes. Je ne veux pas t’effrayer mais je te dois la vérité : mon régiment est un régiment de choc. Je puis remonter avec des Sénégalais, et ce n’est pas bon ! Donc égalité des risques (question de bien-être, l’infanterie est de loin la dernière des armes), (question d’expérience, l’infanterie est remarquable). Deuxième point de vue, à mon avis le plus important : le retard que cela pourrait apporter à notre mariage. Indiscutablement, l’Aviation en reculerait la date pour la raison que tu dis.

Conclusion : je ne fais pas de demande pour l’Aviation. J’attends le peloton d’officiers. Là, je mets tout en œuvre pour y être admis. Et notre mariage se rapproche : c’est la seule chose qui importe.

Mon Zou bien aimé, je continuerai si possible demain. Je vois déjà pas mal de choses à te dire. Pour l’instant, je vais me coucher. Un jour viendra où nous quitterons le jour ensemble pour retrouver la nuit ensemble, où ni l’espace, ni les événements, ni le sommeil ne nous sépareront. Comme il sera bon, ma chérie, de ne vivre qu’avec notre amour entre nous.

François

P.S : caresse trois secondes Diano pour moi et dis-lui que c’est de ma part.