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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 14 janvier 1940

“SI JE SUIS TUÉ, MA FIANCÉE CHÉRIE, PENSE, QUELLE QUE SOIT TA VIE, TON BONHEUR, QUE PERSONNE NE T’A AIMÉE PLUS QUE MOI”

6 pp. in-12 (210 x 131 mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 14 janvier 1940

Ma petite déesse chérie, hier soir j’ai reçu tes lettres écrites les 9 et 10. Moi-même, je t’ai écrit chaque jour ; accuse-moi ainsi réception de mes lettres : cela nous renseignera sur la régularité du courrier. Je m’étonne aussi que ton père n’ait pas reçu ma lettre à l’heure où tu me l’annonces. Il est possible qu’elle se soit attardée et qu’elle ait mis quatre jours pour lui parvenir. Dans ce cas, il l’aura trouvé à son retour de Valmondois. Tiens-moi au courant ; dès sa réponse, je te préviendrai.

Mon Marizou chéri, tes lettres sauvent mes journées ; quand le vaguemestre, aux alentours de six heures (du soir), vient nous distribuer le courrier, tu ne peux imaginer mon anxiété. Et quand apparaît ta chère écriture sur les enveloppes bleues, je sens mon cœur subitement apaisé, comblé de joie. Si j’ai d’autres lettres, je les lis d’abord ; je savoure comme un gourmet chacune de tes lignes : elles vont me guider jusqu’au lendemain soir, elles me soutiennent pendant que, huit heures durant, j’arpente le coteau, battu de vent, où mes hommes travaillent.

Ma merveilleuse, ma ravissante petite fiancée, je t’aime. Je veux te dire que je t’aime. Cela peut te sembler intempestif au milieu d’une lettre bien raisonnable, mais accuse le monde et l’étrangeté de ses lois qui m’obligent à te dire sans cesse, avec amour, avec une ardeur inconnue qui me prouve que jamais je n’ai aimé autant, que je t’aime, que ma pensée te suit, t’accompagne, que tout ce que je suis s’incline devant toi, que je t’aime, ma bien aimée, infiniment. Cela va te sembler bien matériel, ma chérie, mais je rêve de ce bonheur qui nous attend, avec la liberté de nous aimer complètement, parfaitement, lorsque nous serons chez nous, que tu seras ma femme bien aimée de tous les jours, de toutes les nuits, de toute la vie. Et bien spirituel aussi, ce bonheur que j’imagine, rempli de notre entente, de nos aveux, de nos projets, de notre accord merveilleux sur toutes choses : aucune de mes ambitions ne te sera étrangère ; mes déceptions, tu les partageras. Je ferai de toi, ma déesse chérie, ma compagne bienheureuse : si nous débutons avec l’incertitude de la guerre, de la situation matérielle, je te jure que sans tarder je te donnerai tout. Je ne veux pas qu’une seule chose te manque. Je suis ambitieux de manière forcenée : ma première ambition est ton bonheur. Sache que je serai malheureux si un seul de tes désirs ne peut être comblé. Je t’aime, ma Marie-Louise, tellement, tellement plus qu’on aime d’habitude… Je t’aime et rien n’est plus beau que toi, plus doux que notre amour.

Je t’ai écrit deux lettres assez cafardeuses. La vie est si triste sans toi. Comment veux-tu, ma très chérie, que je puisse vivre sans toi alors que j’ai vécu avec toi des instants si heureux, alors que le bonheur de notre vie commune nous attend ? Je me rappelle ces moments de notre amour où jamais je n’ai connu plus d’allégresse : aussi bien ces moments de notre amour d’autrefois que ceux si récents de ma permission. Mon petit clochard chéri, comme j’aurais voulu t’emmener pour toujours avec moi lors de notre promenade nocturne à Montmartre, t’emmener (j’anticipais) pour réaliser avec toi mon bonheur, pour te dire infiniment que plus rien n’avait d’attraits, hors toi et tout ce que ton amour comporte de merveilleux.

Je ne sais ce que la guerre fera de moi. Si je suis tué, ma fiancée chérie, pense, quelle que soit ta vie, ton bonheur, que personne ne t’a aimée plus que moi, pense surtout que j’aurais voulu vivre pour toi. Si je m’en tire, alors j’irai te prendre et tu seras ma femme, et nous connaîtrons toutes ces richesses dont on parle tant, tous ces secrets de l’amour qui, en réalité, échoient à bien peu d’hommes et de femmes. J’ai beaucoup réfléchi aux responsabilités qui m’incombent si nous nous marions en temps de guerre. Le risque, le voici : si nous sommes seuls, peu importe. La vie ne sera pas finie pour toi, heureusement ; mais si nous avons un enfant, toute la peine, toutes les difficultés te restent. Notre mariage ? Tout le gain est pour moi et le risque pour toi. Mais tu me demandes de t’offrir ce bonheur, et je suis faible devant toi. Crois-tu qu’un rêve plus beau que celui-ci pouvait venir me visiter ? Notre union totale ? Et je sens que je ne désire pas autre chose. Et je rêve avec délices à tout ce qui nous est réservé.

Je vois, chérie, que je suis en passe de t’écrire une lettre d’amour. Vois-tu, ce qui me remplit de joie, c’est de penser qu’après deux ans j’en suis encore à t’écrire des lettres d’amour. Je pense souvent à l’avenir. Je te vois avec moi ; je te vois le soir. Après une journée d’occupations matérielles, enfin à moi, enfin parée uniquement pour notre amour, comme je t’aimerai. Le bonheur, ce n’est pas une image. Comme tout s’éclaire avec toi ! Tous les problèmes sont résolus. Aimer toujours ? Je le pourrai puisque jamais je n’aimerai autant qu’aujourd’hui, ma déesse chérie que tu es. Aimer son foyer, malgré les tentations de l’extérieur, comme ce sera facile puisque nous n’aurons qu’à peine le temps de nous aimer, puisque les jours seront trop courts, les nuits trop brèves pour contenter notre amour ! Il m’arrive même de rêver que mes enfants seront les tiens ! Alors, comme je les aimerai. Trop de merveilles nous sont promises, ma Marie Zou, pour que mon cœur puisse désirer autre chose.

Je ne te dis que mon amour. Je ne ressens que ce besoin : te dire mon amour. Je ne t’aime pas à “sens unique” et cela te plaît. Mais je t’aime complètement dans les deux sens. Quelle douceur de t’avoir contre moi, avec ton visage si doux, avec ton goût de petite pêche. Te prendre contre moi, te voir, te sentir toute à moi. Ne garder que cet espoir : t’avoir un jour réellement toute à moi. Rester de longues minutes sur ton épaule et ne plus songer à autre chose qu’à ce désir qui nous allie et qui nous dit que tout un jour nous sera accordé.

Je t’en dis trop aujourd’hui, ma toute petite fille ? Oh ! Non, car le temps est venu de te raconter mon espoir, de ne plus rien te cacher de mon rêve. Et tu comprends que ce rêve ne se contente pas de rester en chemin. Et le bout du chemin, c’est cet événement qui fera de notre amour un absolu : notre mariage.

Si je ne craignais de te lasser, je crois que chaque jour je serais capable de t’écrire une lettre telle : car notre vie ne sera qu’un perpétuel aveu d’amour. Bonsoir, chérie.

François