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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Meuse, [près de Stenay], 15 janvier 1940

LE RÉGIMENT DE FRANÇOIS MITTERRAND SE DÉPLACE DANS LA NEIGE ET LE FROID.

IL PARLE DE SON “PLUS CHER AMI”, GEORGES DAYAN, ORANAIS.

IL CITE BAUDELAIRE ET L’INVITATION AU VOYAGE :

“AIMER À LOISIR, AIMER ET MOURIR AU PAYS QUI TE RESSEMBLE… DES MEUBLES LUISANTS, POLIS PAR LES ANS DÉCORERAIENT NOTRE CHAMBRE. TOUT Y PARLERAIT À L’ÂME EN SECRET DE SA DOUCE LANGUE NATALE… CES VERS DE BAUDELAIRE ME HARCÈLENT. NOUS LES VIVRONS”.

8 pp. in-12 (210 x 131 mm), crayon. 

CONTENU : 

Le 15 janvier 1940

Ma petite déesse chérie, je t’écris, sur une table de café, dans un village de la Meuse. Nous sommes de passage : ce soir il nous faudra reprendre le sac pour une destination inconnue. Tout à l’heure, j’ai mis dans une boîte postale d’un Régiment d’Infanterie de forteresse, un petit mot pour toi ; il est mal écrit, hâtif mais il t’apportera comme chacune de mes lettres le témoignage de mon amour.

Je ne sais où nous allons ; peut-être prendrons-nous le train. Tout cela pourra m’empêcher de te parler quotidiennement ; mais je tâcherai de me débrouiller pour pallier à ça. Sache de toutes façons que mon silence ne signifiera jamais le moindre éloignement : je t’aime et tu sais que maintenant notre amour s’identifie avec notre vie.

Jamais je ne te dirai assez combien ta correspondance si régulière (c’est si gentil de l’avoir fait sans que je te l’aie demandé), si proche de moi, si tendre, m’émeut et me plaît. Je finis par ne vivre plus que pour le courrier, j’attends impatiemment “l’heure de tes lettres bleues”. Tout ce que tu m’as donné, ma merveilleuse, a toujours dépassé mon attente. Jamais je ne te trouverai plus belle que le jour où tu seras toute à moi : ne t’inquiète pas, ma bien-aimée, je n’aurai pas assez de ma vie pour apprendre à t’aimer.

18 heures. Je continue ma lettre, installé dans une grande cheminée de campagne, les pieds sur les chenets, pendant que la flamme lèche mes souliers. Dehors, il fait très froid ; je suis entré dans cette maison avec deux camarades, et me chauffe. Ma chérie, je commence à réaliser la douceur pratique de la vie familiale ! Avec ce chien qui vient de se coucher sur la plaque de fonte et qui pose sa tête sur mon pied, avec le feu qui pétille et ce grog qu’on me sert, voici établie l’une des conditions du bonheur. Je ne parle pas de l’essentielle : toi auprès de moi, chérie, seule avec moi, chez nous. Y penses-tu quelquefois à “la douceur de vivre ensemble” ? “Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble… Des meubles luisants, polis par les ans, décoreraient notre chambre, tout y parlerai à l’âme en secret sa douce langue natale… ” Ces vers de Baudelaire me harcèlent. Nous les vivrons.

Hier, en même temps que la lettre de ta mère, et la tienne, j’en ai reçu une de mon cousin germain qui m’annonce la naissance de sa seconde fille. J’en suis parrain. Il l’appelle Catherine, car il sait que j’aime beaucoup ce nom. Seulement, il me le vole un peu ! Quels noms resteront pour les nôtres, ma chérie ? Il faudra que tu me dises tes goûts : ce jeu des noms va devenir un jeu sérieux ! Une autre, d’un de mes vieux camarades, m’apprend qu’un de nos amis communs, avec lequel j’ai vécu assez intimement pendant mes quatre années de Paris, vient d’être fait prisonnier. Cela m’a attristé. Je pense à nos chères années passées et je m’effraie du destin qui nous frappe. Nous étions ainsi cinq amis qui ne rations pas un beau concert, ni un film réussi, et qui reconnaissions Saint-Germain, Saint-Michel, Montparnasse avec seulement l’air de leurs rues. L’un est à Bourges, dans la D.C.A. Un autre est à Gabès, en Tunisie, dans le Train. Un autre est allé au Front, en est descendu sans ennuis. Le quatrième, Louis Bernard, est le prisonnier. Le cinquième, c’est moi. Un seul d’entre nous est marié : celui auquel jusque-là le sort à été le plus contraire ! Cela ne change en rien d’ailleurs l’espoir que j’ai pour mon propre avenir ! François Dalle, que tu connais, est dans l’Intendance.

Avec moi, au 23ème, est peut-être mon plus cher ami, un Oranais, licencié en Droit en même temps que moi, et qui, antimilitariste fervent, supporte tout avec un courage et une philosophie remarquables. Il m’est d’un grand secours. À l’arrière, comme aux avant-postes, nous nous rendons de fréquentes visites (il est à l’État-Major du 3e Bataillon). Je me souviens en particulier d’un séjour près de la frontière d’Allemagne où, après un bombardement, nous demeurions étendus au soleil, avec seulement devant nous les premières casemates de la ligne Siegfried : et ce jour-là, je lui ai dit qu’il me manquait, pour être heureux, une petite fille que j’aimais…

Mon Zou chéri, je te raconte toutes ces histoires, mais je ne crois pas qu’elles t’ennuient : il faudra bien que tu connaisses ce qu’a été ma vie et ses plaisirs d’avant toi (puisque pour moi tout se place Avant ou Pendant toi, il n’y a pas d’Après !). Maintenant que tu m’as donné ton emploi du temps, je puis un peu mieux te suivre. Surtout, mon Zou, ne prends pas froid quand tu vas à l’Isle-Adam. Tu m’as dit que tu détestais les effets de laine, mais, je t’en prie, pour moi, consens à bien te couvrir. J’aimerais embrasser ta main toute froide quand tu arrives chez toi, le soir. Le hasard me sert mal : je n’ai reçu réponse ni de ton père, ni du mien ! Je suppose plutôt qu’il s’agit d’un délai de réflexion et non d’une erreur de courrier. Écris-moi à ce sujet car si ton père n’a pas ma lettre, je lui en expédierai une autre aussitôt.

Pour notre mariage, la première condition à réaliser est que je sois officier. Tu vois comme il est difficile de prévoir ! Je n’ai pas fait les E.O.R. parce que je ne voulais pas te quitter, et voilà que ça nous gêne maintenant ! Et pour le même but ! Il va donc falloir tout mettre en œuvre à cette fin. Les obstacles, 1) d’ordre général : comme il faut peu de candidats par Régiment, tout se fait par piston ; 2) d’ordre particulier : très bien noté, sans punitions, sans une demi-heure d’absence depuis le début de la guerre, je suis depuis un mois au plus mal avec un lieutenant de ma compagnie (pour des raisons indéfinies). Il faut donc que je m’attende à rester stoïque sous les arrêts ! Encore les arrêts ont-ils peu d’importance, mais en cas de demande pour un peloton, cet officier fera tout pour me faire partir en mauvaise posture. Je t’assure que s’il ne s’agissait pas de nous, j’aurais déjà cassé le morceau avec suffisamment de violence pour être définitivement écarté de toute ambition militaire… Et content de moi. Contrepartie : s’il y a admission sur titre, je suis effectivement le possesseur du plus grand nombre de diplômes du Régiment avec les Sciences Po, la licence en Droit et diplôme de Doctorat, et les certificats de Littérature française et de Sociologie qui font de moi un 3/4 de licencié ès Lettres ! Sur cette base, un seul moyen efficace de réussir : les appuis, le piston.

Je t’énumère tout cela pour que tu connaisses exactement les positions. Or, il ne s’agit pas d’intervenir au moment des pelotons mais avant, et le plus tôt possible. De ton côté comme du mien, agissons. Déjà, la situation des E.O.R. collés en mars 1939 (incorporés en nov. 38) est étudiée par le commandement. Ne pourrait-on pas leur assimiler les S.O.R. (sous-officiers de Réserve), incorporés également en nov. 38, et qui eux, ont été reçus à leur examen de mars 1939 ? (Tout au moins, les S.O.R. répondant à certains titres). Ton père doit avoir quelque connaissance de la chose, ça m’intéresserait de connaître son avis.

Mon Zou chéri, ça m’amuse un peu de t’entretenir de toutes ces questions, bien peu faites pour les petites filles. Ne vois pas d’ailleurs que je t’ennuierai toujours ainsi. Je n’ai pas du tout l’intention de faire du mariage une maison dans laquelle on ne met que des objets sérieux et parfaitement assommants ! Il faudra que toujours nous fassions de notre vie une œuvre agréable, fantaisiste, impromptue, et pourtant fondée sur quelques principes nécessaires. Mon Marizou, tu vois que je puis écrire pas mal de pages sans perdre haleine. Et je continuerais encore si je me mettais à te parler de mon amour ! Mais là-dessus, je vais devenir subitement muet, jusqu’à demain, car le courrier me presse.

Et je te dis, ma bien-aimée, que je t’adore et t’embrasse, car tu es ma petite merveille.

François

P.S. Ne t’inquiète pas à mon sujet. Tant que les Allemands ne touchent pas à la Belgique, je serai hors de danger. Or, il ne s’agit que d’une alerte, je crois.