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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 17 janvier 1940

FRANÇOIS MITTERRAND, PAR UN FROID TERRIBLE, PROGRAMME LES FIANÇAILLES POUR PÂQUES.

“TOUT CE QUE NOUS AVIONS DE LIQUIDE ÉTAIT GELÉ (VIN, ENCRE)”

5 pp. in-8 (210 x 131mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 17 janvier 1940

Mon Zou bien-aimé,

J’ai une plume détestable qui accroche le papier, tu risques donc d’avoir une lettre peu esthétique. Ma chérie, j’ai reçu hier tes lettres du 12 et du 13. Elles m’ont fait un immense plaisir. Je les attendais comme une sauvegarde. Hier a été une journée très pénible : froid, neige, vent. De 16 à 22 heures, j’ai dû assurer le ravitaillement de la Division et je t’assure que c’était dur. Rester six heures sur un quai de gare par un temps pareil, il y avait de quoi se mettre la tête dans un sac. Nous avons regagné notre cantonnement en camion et, comble du malheur, en sautant pour descendre, j’ai glissé et suis tombé sur le sol assez violemment, au dommage de mon côté gauche ! En traînant la jambe, je suis revenu jusqu’à mon domicile (un grenier) où j’ai trouvé cinq lettres, dont 2 de toi et une (enfin !) de ton père. Je m’apprêtais donc à passer une nuit confortable sur du foin et enveloppé de mes couvertures… mais dès six heures il m’a fallu me relever pour le départ. Jamais je n’ai fait de trajet plus difficile ! Ses routes enneigées constituaient une sorte de croûte dure et glissante, et le vent soufflait tellement qu’il transformait tout en glaçons. Mon voisin de gauche ne pouvait plus séparer son passe-montagne de son collier de barbe ! Nous avions la figure parsemée de pointes de givre, et, comme je n’avais pas mis mon passe-montagne, j’avais les oreilles en lambeaux. Ça évoquait tout à fait la campagne de Russie.

Tout ce que nous avions de liquide était gelé (vin, encre). Enfin, tu imagines mon allure, tirant un peu la jambe et avançant impassible pour moins sentir le froid sur mon visage, les paupières collées aux coins par la buée glacée. Vraiment, ça valait un tableau. Maintenant, me voici de retour dans le même village que précédemment, où nous sommes depuis plus d’un mois.

Ma chérie, je ne peux t’exprimer le bonheur que m’apportent tes lettres. Rien ne vaut ce réconfort, et tes mots de tendresse et d’amour ont pour moi plus de prix, je t’assure que n’importe quel trésor. T’avoir, vivre de toi, pour toi, avec toi : je ne veux et ne désire que cela. Je t’aime, ma petite pêche. Ce que tu me dis dans ta seconde lettre m’a ému. Tu nous donnes là, à tous les deux, une leçon de bonheur : si nous n’hésitons jamais à nous confier le plus secret de notre cœur, que veux-tu qu’il arrive de plus fort que nous ? Cette marque de confiance m’a plus touché que tu ne peux le croire. Je comprends combien tu m’aimes.

La lettre de ton père est à peu près celle que j’attendais. Il accepte le fait de notre amour et ne se refuse pas à l’encourager. Il élève l’objection évidente : pouvons-nous accepter le risque de voir détruire brutalement un foyer fait pour le bonheur ? Ne serait-ce pas mieux d’être patients ?

Nous voici donc devant le second point à obtenir : que d’ici peu (disons Pâques ou date approximative de ma permission) nous puissions nous fiancer officiellement. Je lui récrirai à cet effet. Il faut que nous lui prouvions que notre amour est solide, suffisamment pour supporter un engagement définitif. Il te juge très jeune et craint pour toi toute hypothèque sur l’avenir.

Pour te rassurer, je vais te citer l’exemple de ma sœur Colette. Ma sœur a été demandée en mariage par un de nos cousins qu’elle aimait, alors qu’elle n’avait pas quinze ans (c’était en 1929). Mon père a accepté qu’ils se voient, mais a objecté pour tout engagement l’âge de Colette. Ils ont attendu (on fait semblant) trois mois puisque à Noël 29 ils se fiançaient officiellement à Jarnac. Mais les fiançailles devaient être longues. Deux ans, disaient mes parents. Et d’abord il fallait que Colette qui était en Rhétorique passât son bachot… Résultat : en mai Colette abandonnait ses cours et le 15 juillet 1930, elle se mariait. Elle avait seize ans et un mois.

Tu comprends l’exemple : les parents ont raison d’être sages pour nous. Nous devons respecter la sagesse car elle commande le bonheur. Mais les conditions changent. Point par point, on obtient toujours ce que l’on veut. Aujourd’hui 17 janvier, notre amour est connu et reconnu par nos parents proches. Dans trois mois, nous nous fiancerons. Ne crains pas, le temps travaille pour nous. Il s’agit de maîtriser les éléments qui nous échappent. Trois mois ou quatre de fiançailles et tout le monde croit déjà que ces fiançailles ont duré éternellement, et personne ne s’étonne plus si l’on demande un peu, beaucoup, plus.

N’oublie pas que mon seul désir est de t’aimer toujours mieux et plus totalement. Je t’aime comme ma fiancée et si je t’aime encore comme délicieuse petite fille, je t’aime aussi comme on aime une femme follement et sans restrictions. Aie donc confiance en moi pour notre avenir. Je termine. Je veux te dire encore que je t’adore et que je t’embrasse fort irrévérencieusement pour un fidèle qui ne devrait qu’avec peine lever la tête vers sa déesse incomparable.

François

P.S. : Colette m’écrit : “compte sur moi auprès de papa pour Marie-Louise. Elle me plaît beaucoup et pour cela elle n’a pas besoin d’embellissements emphatiques”.