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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 20 janvier 1940

MISÈRE DES SOLDATS : “CROIS-TU QUE DEVANT CETTE PEINE D’HOMME, JE PUIS RESTER INDIFFÉRENT ?”

DIFFICULTÉ D’OBÉIR ET CONDITIONS DRASTIQUES DE L’HIVER 1940 SUR LA LIGNE MAGINOT : FRANÇOIS MITTERRAND FAIT CHAUFFER SON ENCRE POUR POUVOIR ÉCRIRE

4 pp. in-8 (210 x 131mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 20 janvier 1940

Mon Marizou chéri,

Quand j’ai voulu tremper ma plume dans l’encrier je me suis aperçu que l’encre était gelée ! Je viens de la faire chauffer et maintenant je suis obligé de repousser un gros glaçon chaque fois que je veux prendre de l’encre ! Il fait vraiment très froid : -15° et du vent. Mon travail consiste actuellement à conduire mes hommes dans les bois pour couper des gaulettes qui serviront à faire des claies. Nous pataugeons six heures par jour dans la neige. Et tant pis pour les pieds et les oreilles. Mon joli chou j’ai reçu ta lettre du 16. Mais oui, tu peux beaucoup pour moi : tu peux tout. Et d’ailleurs tu le sais, puisque tu me dis exactement ce qu’il faut : que tu m’aimes. Ma petite fiancée chérie, je ne suis malheureusement pas si maître de moi que tu le crois. Tu ne peux t’imaginer les remous violents qui me traversent. Sans doute, je les laisse peu paraître. Mais parfois cela éclate. Et de toutes façons, contenus ou non, toute peine que j’éprouve, tout ennui, je te les confie, à toi qui es mon seul recours, ma petite déesse bien-aimée. Et une déesse qui ne peut rien me refuser puisqu’elle m’aime.

Vois-tu, beaucoup de mes désirs, de mes rêves, de mes déceptions, de mes révoltes demeurent enfouis en moi ; mais sont là quand même et dirigent obscurément mes actions. Je tâcherai de te les confier, à toi seule, car nous devons toujours vivre en parfait accord dans tous les domaines. Et puis, je t’aime et c’est pour moi une joie immense de te parler de tout avec abandon.

Crois-tu que devant cette peine des hommes, je puis rester indifférent ? Ils sont traités si durement (et inutilement) qu’il me prend parfois envie de proclamer qu’il existe une limite à leur misère, et que cette limite il faudrait l’imposer.

Crois-tu que je ne souffre pas de ma position subalterne ? C’est de l’orgueil, je le sais. Et des mille complications mesquines, irritantes qui en découlent ? L’obéissance est dure quand on n’estime pas ses supérieurs, quand on ne croit pas à leur supériorité. Quand on sent qu’on a un rôle à jouer et qu’on ne peut pas le jouer.

Crois-tu, ma bien-aimée, et cela est d’un tout autre domaine, le nôtre ; crois-tu qu’il n’est pas inquiétant de voir tous nos efforts menacés d’infécondité, car l’incompréhension règne, et la guerre risque d’être plus une bonne affaire qu’une occasion de se redresser. Je dis notre domaine : parce que nous souffrons de notre séparation, nous n’arrivons à l’accepter qu’en sacrifiant notre bonheur pour une cause qui devait être bonne et quelle est cette cause, en réalité ?

Chérie, cette énumération ne doit pas te faire penser que je suis pessimiste ou abattu. Je t’assure que le froid, la faim, l’inconfort tout cela m’importe peu. Je suis le seul homme de ma compagnie qui n’ait pas été une seule fois absent des travaux ou du combat. Si je me suis plaint, c’était peut-être un moment de faiblesse. Mais si je considère froidement les choses, je suis obligé de constater qu’il y a quelque chose à changer.

Ma ravissante déesse, laissons toutes ces ennuyeuses questions ! Maintenant, j’oublie ce qui m’entoure, je t’imagine devant moi. Comme c’est bon. D’abord, tu es très jolie, et pour le “graveur” c’est une aubaine. Ensuite, tu es délicieuse et il ne s’agit plus alors du graveur. Comment puis-je oser parler ainsi à une toute petite fille ? Ma pêche je ne sais qu’une chose c’est que je t’aime infiniment. Même si je ne t’aimais pas je t’aimerais encore : comment pourrais-je ne pas t’adorer ; comment pourrais-je oublier ta douceur et ta tendresse et ne pas désirer la possession merveilleuse de tout ce que tu es ? Je t’aime et cela ne cessera pas : tu es la seule que j’ai aimée, que j’aime et le temps n’a fait que me prouver que mon bonheur c’est toi.

Ces lettres que je t’écris chaque jour, je ne voudrais pas qu’elles finissent par n’être que des lettres. Je voudrais qu’elles soient comme un dialogue que nous pourrions tenir, l’un près de l’autre et les yeux fermés, et pleins l’un et l’autre de notre présence. Tes lettres à toi m’apportent toute ta tendresse depuis si longtemps désirée. Ce qui est splendide, c’est que tu me donnes toujours plus que je ne pourrais désirer. Et cela sera toujours. Je te le répète : ne crois pas qu’un jour tu n’auras plus rien à me donner.

Maintenant chérie, à ce soir. Dans l’intervalle de ces deux lettres, je ne vivrai qu’avec toi. Ta présence réelle m’échappe mais songe à tout ce que peut contenir cet avenir qui sera fait de notre union. Je t’envoie mes plus tendres baisers.

François

P.S : mon père écrit au tien pour lui donner rendez-vous. Je vais répondre tout de suite à tes parents : la patience qu’ils nous demandent, il faut l’avoir mais j’ai confiance dans le temps. Je t’ai parlé de ma sœur Colette : je mettrai tout en œuvre pour allier nos projets à ceux de tes parents, mais songe à l’exemple de Colette ! Et crois en ma volonté.