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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 21 janvier 1940

LONGUE LETTRE ÉCRITE SUR DEUX JOURS CÉLÉBRANT L’ANNIVERSAIRE DE LEUR RENCONTRE AU BAL DE NORMALE SUP, DEUX ANS AUPARAVANT.

“SI JE SUIS TUÉ”… FRANÇOIS MITTERRAND IMAGINE DES SCÉNARIOS POUR L’AVENIR, MAIS JAMAIS CELUI D’ÊTRE FAIT PRISONNIER

8 pp. in-8 (210 x 131mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 21 janvier 1940,

Ma merveilleuse chérie, je reçois ta lettre du 18 et, par elle, je vis plus intensément avec toi. Je puis mesurer ta tristesse de n’avoir pas eu de lettre ce jour où tu m’écris à la peine que j’éprouverais si je ne trouvais pas tes lignes très aimées et attendues quand je rentre le soir ! Les soirs où le courrier s’amuse à me priver de tes lettres, je suis si triste. Mais rassure-toi, chérie, je t’écris chaque jour ; il s’agit seulement d’une fantaisie de la poste. Et continuons toujours cette correspondance quotidienne : c’est si bon de savoir que nous pensons l’un à l’autre et de nous le dire, de nous répéter chaque jour notre amour, nos rêves, nos désirs. Mais oui, ma chérie, je rêve souvent que tu es blottie contre moi et mon bonheur, plus beau que ce rêve, sera de t’avoir réellement dans mes bras, de te prendre contre moi et d’oublier le monde pour toi seule.

Je ris un peu pour l’instant quand je pense à ce que je pourrais t’offrir actuellement. Quand je m’enroule dans mes deux couvertures, je t’imagine mon jolie Zou en femme-soldat avec tes beaux cheveux, toi plus douce qu’une pêche, prête à partager une couche bien dure ! Ma petite fiancée chérie, nous tâcherons d’avoir un peu plus de confort plus tard ! Mais il fait bon rêver pendant qu’il fait froid, et que tu es loin. Je mets toujours ta dernière lettre à côté de moi : elle garde ta place, et que Dieu fasse que bientôt tu viennes l’occuper, cette place qui t’est réservée.

Mon Zou aimé, à demain matin. Bonsoir. Je t’embrasse bien tendrement, si tendrement que j’ai de la peine à te quitter pour retrouver ma solitude. Et toi, ma chérie, il commence à être tard. Dors bien. Je t’aime.

Aujourd’hui 22 janvier. Notre deuxième anniversaire : comme tu étais belle, ma chérie, ce soir d’il y a deux ans où je t’ai rencontrée pour la première fois. Comme tu es belle toujours, ma petite déesse, et comme j’aimerais te le dire avec ton visage, ton corps et toute ton âme près de moi, totalement à moi. Tu ne peux imaginer le ravissement que j’éprouve à te voir, te parler, te toucher. Certes, ma bien-aimée, je ne puis que te l’écrire puisque la guerre nous sépare, mais le 3 janvier, notre dernière et si chère journée est si proche que tu peux entendre mes paroles, sentir mon amour comme si j’étais là ; et n’est-ce pas que ce jour-là tout a été si merveilleux ? Est proche aussi, mon Zou, le moment où de nouveau je t’aurai avec moi. Qu’est-ce que le temps puisque nous nous aimons ? Il est impossible de remplacer la présence, mais dis moi, ma chérie, que tu es heureuse quand tu lis ces lignes qui éclatent de mon amour pour toi. Et dis moi aussi, inlassablement, que tu m’aimes.

Il y a deux ans, à la même heure, j’hésitais encore : irais-je au Bal de N. S. [Normale Sup] ou à Boulogne s/Mer avec Robert ? Le voyage m’attirait, nous allions retrouver une amie qu’il me tardait de revoir. Et puis, je suis resté, pour mon Bonheur. Je t’ai aimée tout de suite. Pas aussi bien que maintenant, si clairement. Tu étais si jolie, mais tu pouvais, pour moi, être comme les autres. Qui sait, tu pouvais être une proie que l’on ne désire que pour ensuite la rejeter. C’est vrai, je t’ai d’abord aimée un peu comme cela, parce que tu étais ravissante et parce que tu m’attirais violemment. Mais pourquoi ai-je attendu plusieurs mois avant de te dire, avant de te prouver que je te désirais ? Je crois que l’on ne respecte que ce que l’on aime. Et je t’aimais. Je ne pouvais plus agir envers toi comme envers n’importe quelle autre. Pour rire, je te disais souvent qu’après un an de mariage, on devait avoir une rude envie de liberté ! Et voici deux années que je suis lié à toi, sans la moindre liberté, je t’assure, puisque je n’ai cessé de t’aimer. Et pourtant nos liens n’ont pas la douceur ni l’absolu de ceux que nous aurons lorsque nous serons mariés. Deux années ; et je ne désire que des liens plus forts.

Dans cette force qui m’attache à toi réside tout mon bonheur. Même quand tu t’es éloignée de moi, même lorsque j’ai agi à ce moment comme si tu n’existais pas, je n’ai pas cessé de t’attendre et de t’espérer. Tu es la seule femme que j’ai aimée, que j’aime ; l’être que j’aime le plus au monde.

Je te dis tout cela parce que c’est un peu une lettre d’anniversaire. Alors on revient plus facilement sur le passé, et l’on construit plus aisément l’avenir. Ce que je t’écris est évidemment toujours la même chose : mon amour. Mais notre vie ne sera-t-elle pas aussi fondamentalement la même chose : notre amour ? Et je n’éprouverai jamais de lassitude à te dire et à te donner mon amour.

Tu es si douce et si ravissante, ma pêche. De toutes façons, ne t’inquiète jamais lorsque tu ne recevras pas de lettre de moi. Pour que je ne t’écrive pas, il faut un cas de force majeur. Cette force majeure peut être un déplacement sans danger. Et même s’il y a danger, ce qui arrivera nécessairement un jour, tu ne resterais jamais sans nouvelles. S’il m’arrivait un accident, tu serais immédiatement prévenue.

Ainsi que je te l’ai dit, nous commençons la seconde période des “réalisations”. Pour que nous puissions nous fiancer à ma prochaine permission de dix jours, il faut que l’un et l’autre agissions dans ce sens. Il est évident que c’est moi qui établirai les formalités avec ton père, mais pour que “l’esprit favorable” se maintienne et se fortifie, il faut que nous montrions que l’absence ne diminue en rien notre amour, il faut que nous disions notre ardent désir d’être liés très officiellement. Ton père m’écrit “Je suis sûr que vous lisez entre les lignes une inquiétude qui gâte un peu la joie que j’ai à vous entrouvrir la porte de mon foyer en attendant qu’il me soit permis de l’ouvrir toute entière”. Cette inquiétude doit reposer sur deux sujets : ton âge, la crainte de te voir engagée alors que tu peux ignorer toute la gravité de tes promesses ; la guerre. Ton âge ? Tu sais que je ne pense pas ainsi. Tu m’a trop prouvé que tu savais être grave, et moi, je t’aime et notre amour n’est plus seulement fondé sur des sentiments sans appui. Je t’aime et n’hésite pas à te dire que je t’aime comme une femme que l’on désire ardemment et non plus, seulement, comme une petite fille. Cela tu le sais. Tu sais ce que signifie notre promesse. Tu sais qu’il s’agit de ta vie. Pour la guerre ? De toutes façons nos fiançailles n’auront rien d’irréparable pour toi. Si je suis tué ou blessé, tu sais bien que tu seras parfaitement libre : c’est ce qu’il faut démontrer à tes parents. En somme, si nous nous partageons le travail de persuasion, à toi de prouver à tes parents que tu sais la valeur de nos promesses, à moi de préciser ma position devant la guerre. Je l’ai déjà fait mais de manière encore trop imprécise ; je récris à ton père.

Les gros avantages de ces fiançailles, qu’extérieurement on peut juger vaines puisque nous sommes fiancés déjà, liés déjà, c’est que nous aurons beaucoup plus de liberté d’action. Je pourrai plus facilement dire “nous”. Nous pourrons nous voir plus facilement à Valmondois et à Jarnac. Nous pourrons ne pas nous quitter un seul jour au cours de mes permissions. Et, chérie, c’est appréciable ! Et puis je serai si fier de t’avoir partout avec moi, ma fiancée. La bague qui scellera nos fiançailles aura pour moi ce prestige merveilleux d’être l’annonciatrice de l’autre. Et l’autre ensuite viendra vite.

Ce soir, je reçois une lettre d’Édith. Elle est à Nemours (S. et M.) avec Robert qui vient d’être affecté comme instructeur au peloton d’E.O.R. d’Artillerie. Elle me dit son bonheur. Tu vois que la chance vient un jour ou l’autre. Elle nous réunira ma chérie, j’en suis sûr. Et prions Dieu aussi qu’il nous la donne sans tarder. J’ai hâte de quitter le 23ème, que ce soit pour un peloton ou autre chose. L’hypothèse des Sénégalais n’est pas écartée. Mais ce que je crains le plus c’est d’être expédié sur la Syrie. Alors je préfère partir avant de ce Régiment ! (Je dis : ce que je crains le plus, cela ne veut pas dire : l’hypothèse la plus probable).

Je lis dans la N.R.F. sous la signature de Schlumberger, Pour saluer l’année nouvelle : “c’est bien elle (1940), les flancs pleins d’événements à naître, l’année qu’on espérait ne jamais voir et que regardent s’approcher d’innombrables yeux condamnés à s’éteindre devant elle. Le soleil a touché le fond de sa descente et commence à remonter ; mais elle n’a pas à se réjouir des jours qui croissent, car ils n’éclairent que des choses sévères”. N’est-ce pas que c’est admirable ? Et c’est vrai que l’été sera lourd, l’été de nos vacances si chargées de joie, remplies d’airs de fêtes. Ma chérie, j’éprouve une impression étrange : celle d’un spectateur d’un de ces drames qui secouent le monde, et ce spectateur est subitement devenu acteur. Devons-nous craindre ? Il est certain qu’il faudra avoir le cœur solide pour ne pas céder à l’épouvante. Mais alors, ma bien-aimée, nous nous serrerons l’un contre l’autre. Dans la possession parfaite de notre amour, nous puiserons notre force. Nous opposerons notre bonheur et notre amour à toute la tristesse du monde. Mais je ne veux pas partir avant de t’avoir eue totalement mienne. Il n’est pas possible que ne puisse se réaliser notre rêve d’union. Tu as raison. Les balles comprendront que notre amour est trop beau, sera trop merveilleux, pour être brisé avant l’heure.

Ma chérie, je finis là ce petit journal. J’espère que tu me pardonneras ces longs entretiens ! Ma petite pêche j’emporte avec moi toujours le goût de tes baisers. Je te dis que je t’aime et ces mots t’apportent toute la tendresse.

François