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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 22 janvier 1940

“MON PÈRE A ÉCRIT AU TIEN, ET EN A REÇU RÉPONSE… TU VOIS QUE L’OFFICIEL GAGNE SENSIBLEMENT DU TERRAIN”.

“JE ME SUIS PENCHÉ SUR TON CŒUR QUE JE VOUDRAIS COMPRENDRE POUR NE JAMAIS LE FAIRE SOUFFRIR”

2 pp. in-12 (186 x 178 mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 22 janvier 1940

Ma fiancée chérie, ta lettre écrite le 19 et partie le 20 de la gare du Nord vient de me parvenir. Comme j’aime ces lettres, ma joie de chaque jour ! Déjà dans ma lettre de ce matin, je te le dis : rien ne m’est plus doux que de penser, lorsque j’ai froid, que tu es contre moi, et j’accepte avec amour que tu viennes ainsi t’offrir de tout ton être pour m’apporter un peu de ta chaleur, de ta douceur. Je pense aussi au bonheur que nous aurons le jour où tous nos rêves s’évanouiront pour laisser place à la réalité merveilleuse de notre union.

Je suis ennuyé de te savoir fatiguée. Je trouve que tu devrais un peu te reposer. Que tu manques des cours, ça n’a que peu d’importance. Il faut avant tout que tu sois prudente et sortir par un temps pareil n’a effectivement rien de prudent. Moi, si j’ai froid, c’est par nécessité (et je réagis d’ailleurs vigoureusement, en ne restant jamais immobile pendant le jour ; en me couvrant bien la nuit). Mais si tu peux éviter ces sorties : je ne puis supporter de te savoir exposée à quelque fatigue que ce soit. Lorsque tu rentreras le soir et que c’est moi qui t’accueillerai, je te jure qu’à mon tour je te recevrai bien ; je te prendrai dans mes bras, je baiserai ton front, tes yeux, tes lèvres et le bout de tes doigts, je te dirai que je t’aime et je ne perdrai pas une minutes à penser autre chose que toi ! (Chose… ou être).

J’ai reçu une lettre de ma sœur Geneviève ; elle me dit : “Colette nous a dit avoir rencontré Marie-Louise ; elle nous en a apporté les détails qui me donnent plus encore le désir de la connaître… Elle a ajouté qu’elle était très jolie et qu’elle paraissait très jeune mais réfléchie… Je ne doute pas de ton choix mais suis quand même impatiente de l’apprécier… ”. Mon père a écrit au tien, et en a reçu réponse : ils ont rendez-vous à Paris ( ?), le 24. Tu vois que l’officiel gagne sensiblement du terrain.

Que tout le monde te trouve jolie, c’est forcé puisque tu l’es ; et charmante, évidemment, par-dessus le marché ! Mais il est impossible que ce tout le monde goûte autant que moi tout ce que tu es, car moi je t’adore comme on n’aime qu’une déesse. Ma petite fille bien-aimée, je vais finir par te gâter extrêmement ! Mais ça m’est égal puisque ce que je te dis est vrai. Et puis, que tu sois ma déesse chérie, n’empêche pas que toi aussi, tu m’aimes ; et par cela je deviens également tout-puissant (ça n’a pas d’importance non plus car nous ne pouvons avoir qu’une même volonté, un seul désir). Toutes ces périphrases, pour t’avouer que je t’aime, que le reste ne compte pas, que tu es ma merveille chérie, que les autres merveilles n’existent pas, que tu es ma fiancée bien-aimée, que les autres jeunes filles et femmes ne sont rien près de toi.

Si je ne craignais que tu ne sois actuellement fatiguée, je crois que pour la première fois depuis longtemps, je serais enfin de fort bonne humeur. J’ai vécu ce 22 janvier tout entier avec toi. J’ai pensé à tes cheveux que j’aime, à ton profil si délicieux, à tes baisers, aux promesses qu’ils contiennent, à tes aveux, à tes silences, à ta merveilleuse présence. Je me suis penché sur ton cœur que je voudrais comprendre pour ne jamais le faire souffrir. J’ai goûté le bonheur de cet amour qui allie les exigences de tout l’être et ne se contente pas du médiocre. Avec toi, la vie sera si belle, dans tous les domaines. Opposons à la guerre notre force et notre patience. Je vivrai pour toi ; mes ambitions seront pour toi ; nous ne ferons rien à moitié : notre amour, pour moi, c’est la beauté. Chérie, je t’adore et je t’embrasse longuement. Cette nuit passera ; mais elles seront sans fin celles qui nous attendent. Bonsoir, mon Zou.

François

J’ai écrit à ta mère. Je parle de nos fiançailles. Je cite avril ou mai, d’ailleurs tu verras sans doute cette lettre. J’ai encore sur moi, prête à partir, celle que je destine à ton père : mais où est-il ? Valmondois ou S.P. 38 ? Et puis, j’attends l’entrevue du 24. Édith est à Nemours, elle a reçu ta lettre et va te répondre.