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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 23 janvier 1940

ANGOISSE DANS L’ATTENTE DE LA GUERRE : “LA GUERRE SERA TERRIBLE”

2 pp. in-8 (268 x 170 mm), encre brune, papier fin ligné. 

CONTENU : 

Le 23 janvier 1940

Ma chérie, avant d’écrire quoi que ce soit, je veux te dire que je t’aime, passionnément. Ma petite pêche, tu me manques tellement que la vie ne peut être que mortelle sans toi. J’ai envie de te voir, de te sentir près de moi ; j’ai le désir de ta présence incessante ; je ne veux pas vivre ainsi loin de toi. Je te jure que pour moi rien n’est plus beau que toi. Et j’anticipe : je rêve au temps où tu seras ma femme, où tu seras mienne. Jamais je n’aurai plus de bonheur que lorsque tu m’appartiendras totalement, toi ma petite fille tant désirée, tant aimée. Je t’entourerai de tant d’amour.

J’ai reçu ce soir ta lettre écrite à l’Oriental et partie de Paris lundi matin. Tu me parles du vilain papier. Qu’oserai-je dire pour le mien ? Mais mon bloc est épuisé et je suis obligé de me rabattre sur cette feuille de circonstance ! Tu me pardonneras, chérie, c’est encore un crime de la guerre. Oui, je me souviens des mots écrits à l’Oriental. En particulier de cette lettre écrite le lendemain de la soirée d’H[enri] IV. Il faisait froid, et nous ne pouvions nous rencontrer ce dimanche-là. Je t’aime, chérie ; vois-tu, ce soir j’aurais envie de t’embrasser de te tenir dans mes bras, de sentir ton amour. Tu es mon tout. Et si je dis “ce soir”, c’est une formule restrictive qui ne signifie pas grand-chose : chaque soir, je voudrais ainsi te prouver mon amour, t’aimer. Tu me dis “je t’aime” et tu me demandes si je m’attendais à autre chose de mieux. Ma chérie, c’est absolument impossible. Rien n’est mieux que tes paroles d’amour. Et si quelque chose sera mieux, ce sera ton amour lui-même, quand les paroles elles-mêmes seront dépassées.

J’écrirai à ton père pour obtenir nos fiançailles “extérieures”. Je les escompte pour ma prochaine permission. Tu as raison : un grand pas sera ainsi fait. (Ou plutôt, j’ai déjà écrit, mais la lettre attend car il vaut mieux, je crois, attendre les résultats du rendez-vous qu’ont ton père et le mien, demain). Ton père me paraît circonspect en raison de la guerre et de ton âge, et je le comprends. La guerre sera terrible et toi tu es si petite et si jolie, si ravissante qu’il est peut-être coupable de t’entraîner dans une telle aventure. Vivre avec toi, ma bien-aimée, est mon seul espoir. Je désire infiniment notre mariage. Ce sera si doux, si merveilleux. Songes-tu aux heures inouïes qui nous sont promises ? Notre amour n’aura plus de limites. Mais songe aussi, chérie, aux risques que tu cours. Si je disparais et que tu es seule, rien ne sera définitivement fini pour toi. Mais si nous avons un enfant ? Ce sera si dur alors pour toi. Or, je ne sais ce que tu désires : si tu désires un enfant, puis-je pendant la guerre risquer de t’en faire porter tout le poids ? Car sans pessimisme, je dois envisager tout accident, même ma mort. Or, te laisser ainsi, en ai-je le droit ? Toi aussi, parle à ton père. Tu auras sans doute beaucoup plus d’influence sur lui que moi ; donc tu peux mieux que moi enlever ses décisions. Premier point : nos fiançailles.

Ma chérie, je t’adore. Je t’écrirai demain un tas de choses que je ne puis te dire aujourd’hui tant je suis pressé de sommeil. Cette lettre, comme toutes les autres, écrite avant ma nuit, c’est un peu les paroles d’amour que je te dirai avant nos nuits. Mais qu’elle est pauvre et triste ma solitude d’aujourd’hui à côté de cette merveille que j’attends : nos longues heures remplies d’amour. Mais je veux que tu comprennes déjà un peu cette ferveur et cette tendresse avec lesquelles je te prends contre moi pour te donner mes plus tendres baisers. Bonsoir, ma fiancée chérie.

François

Ma chérie, au moins pour moi, sois très prudente. Tu me dis que tu es grippée. Mon petit Marizou chou, guéris-toi vite, et pour cela ne sors pas. Reste toujours au chaud, fais-moi ce plaisir. La grippe ne m’empêche pas et ne m’empêchera jamais de t’embrasser de toute ma tendresse. Mais chasse-la vite quand même.