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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 24 janvier 1940

LETTRE AVEC DEUX PHOTOS ORIGINALES PRISES PAR FRANÇOIS MITTERRAND, ET PORTANT UNE LÉGENDE AUTOGRAPHE.

“LA GUERRE, C’EST L’INCERTITUDE. JE NE PEUX POURTANT PAS EMPÊCHER MON CŒUR DE T’ESPÉRER”

4 pp. in-12 (212 x 131mm), encre noire. 

CONTENU : 

[Avec :]
1. une photographie originale de François Mitterrand, “Bonjour ma chérie” (53 x 67mm avec les marges). Légende autographe, à l’encre noire, au dos : “lettre d’amour écrite sur la neige. Bonjour, ma Zou”
2. une photographie originale de François Mitterrand, “Je t’aime” (53 x 67mm avec les marges). Légende autographe, à l’encre noire, au dos : “Autre déclaration sur la neige. Fin de la lettre avant la signature. Explication de tout”

Le 24 janvier 1940

Ma Marie-Louise chérie, ce soir pas de lettre de toi. Es-tu plus fatiguée ? Ou n’as-tu pas eu le temps de m’écrire ? J’espère que demain tu me rassureras. J’attends si impatiemment ton écriture sur les enveloppes bleues. Aujourd’hui en principe, mon père a dû se rendre à Paris pour voir le tien. Seulement, j’apprends que dimanche, il était alité à cause d’un lumbago. A-t-il pu se déplacer ? Tu as maintenant vu ton père. Lui as-tu parlé ? Je t’ai dit le sens de sa réponse. Éternel leitmotiv : obtenons nos fiançailles officielles pour ma première permission.

Je m’ennuie sans toi. Pourtant la journée a été belle : un soleil splendide a donné à la neige un curieux attrait. Je me suis promené pendant que mes hommes coupaient du bois, j’ai pris des photos, j’ai respiré un air très pur mêlé de chaleur douce, et surtout j’ai pensé à toi. Le cadre qui m’entourait t’aurait convenu à merveille : tes cheveux blonds, ton teint, ton allure, tout cela se serait accordé à la blancheur du paysage. Que faisais-tu pendant ce temps ? Pourvu que tu ne sois pas grippée. Si j’étais là, je te guérirais avec mes baisers. Mais j’ai l’impression que les envoyer ainsi par la poste ne suffirait pas ! Tout de même, ma chérie, grippée ou non, je t’embrasse si tendrement que tu ne pourras que me donner ton sourire que j’aime tant.

Si j’avais la liberté nécessaire, je serais en veine de littérature. Je sens que le mécanisme intellectuel va bien ; aussi bien que le corporel. J’ai d’ailleurs écrit un article (pas si fumiste qu’il parait : il faut le lire avec attention) ; je te l’enverrai. Vois-tu, chérie, si tu étais là, je serais complet. Chaque fois que tu seras là, rien ne me manquera : ma petite fille, ma délicieuse petite femme de bientôt, je t’adore. Toi absente, je n’ai rien.

As-tu lu Cécile parmi nous de Duhamel ? Le début est assommant et n’a pas été écrit aisément, il me semble. La grande scène centrale (celle du théâtre) est très réussie. On sent que tout le livre la prépare. Mais la fin est également de bonne tenue. Duhamel a une qualité d’émotion indiscutable ; avec elle, il arrive au symbole et à l’image. Mais pas très fortes, les idées, ni très assurés, les principes.

Je commence maintenant (ou recommence) La Fleur qui chante d’André Beucler. Poussière m’avait beaucoup plu. Il contient l’indéfinissable poésie anglaise des choses familières ; mélange de détails fort précis et d’irréel. Avec cela, un mouvement endiablé quand il le faut. Et cela fait qu’on a parfois la gorge serrée. C’est un roman bien féminin (et pour cause). J’ai beaucoup aimé cette Judy silencieuse, et que l’intelligence et la souplesse de Roddy attirent, que Jennyfer ( ?) éblouit, que tout éclat séduit (et torture) ? J’ai Intempéries de Rosamond Lehman, à Jarnac. Je pourrais te le faire envoyer. Ce qui me manque le plus, après toi ? Deux heures de liberté par jour, et la Musique. Tu sais que je suis un peu paresseux ; si l’on ne me force pas, je garde tout dans ma tête et j’oublie. Or, ça devient catastrophique si tout aide cette paresse. Mais toi, mon Zou chéri, tu me serviras de “swing”. Je t’aime tant que tu peux tout pour moi.

Ce soir j’ai donc été réduit à recevoir le courrier des autres. Et cela n’a pas secoué l’ombre de tristesse. Pourtant, une très bonne lettre de Colette. Sais-tu mon Marizou que tu as fort bonne presse ! Et puis, j’écris à tous que tu es la plus merveilleuse des jeunes filles. Il n’est pas possible qu’on ne me croie pas. Surtout ne fonde pas d’espoirs trop grands sur ce que je vais te dire : il n’est pas impossible que je te voie avant les quatre mois. Un déplacement pas trop imprévisible pourrait me rapprocher de toi. Mais prends cela comme je te le dis : avec beaucoup de prudence. La guerre, c’est l’incertitude. Je ne peux pourtant pas empêcher mon cœur de t’espérer.

Ma ravissante petite déesse, je t’aime à la folie. Le jour où je te reverrai enfin, tu ne pourras imaginer la joie qui bondira en moi. Je te dirai mal mon amour ; parce que mon amour est indicible. Si tu savais comme j’ai besoin de t’avoir tout près de moi ; comme j’ai besoin de retrouver ta douceur de pêche. Te souviens-tu de ces rendez-vous d’autrefois où je revendiquais “ma” place, te souviens-tu de ces moments encore si proches (pas même un mois) et si merveilleux où nous avons été si tendrement unis ? Dis-moi ma bien-aimée que tu aimes ces souvenirs, que tu désires leur retour. Dis-moi que nos rêves retrouvent les mêmes lieux, évoquent les mêmes instants. Dis-le moi ma fiancée très chérie, cela me donnera la force et la patience de t’attendre autant qu’il faudra, en même temps que l’impatience de te donner tout mon amour. Je t’aime mon Marizou chéri.

François