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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 25 janvier 1940

“JE T’AIME PLUS QU’ON NE PEUT AIMER UNE FEMME. JE T’AIME COMME SEULEMENT ON PEUT AIMER SA FEMME”

6 pp. in-12 (212 x 131mm), encre noire, papier bleu. 

CONTENU : 

Le 25 janvier 1940

Ma ravissante fiancée que j’aime plus que tout, je veux t’écrire avant tout autre chose que je t’adore, que tu es merveilleuse, que rien n’est plus beau que toi. Ça ne pouvait pas durer : rester une journée ainsi sans te parler, sans te crier mon amour. Alors maintenant, ça explose et j’ai le désir fou de te prendre dans mes bras, de te regarder, de baiser tes yeux, tes lèvres, la douceur de ton cou, toute ta douceur de pêche. Voilà une déclaration, mon Marizou, qui va te faire rougir de confusion… Ou de plaisir ? Mais tu es ma fiancée, la plus jolie des fiancées, et j’ai bien un peu le droit de t’aimer comme cela, éperdument. Pas une fiancée au monde n’est plus ravissante que toi, c’est sûr. Et cette fiancée, c’est la mienne, mon petit Zou chéri, ma déesse, mon amour.

Je voudrais tant, chérie, que tu ne souffres pas. Si j’étais là, je l’exorciserais ce mal dans ta jambe. Une caresse ne guérit-elle pas tout ? Je te couvrirai de baisers, mon amour, et plus jamais tu ne souffriras. Et si cela, par un hasard extraordinaire, ne suffisait pas, je te donnerais tant de tendresse que tu en oublierais tout mal. En tout cas, puisque maintenant je suis loin de toi, j’ai beaucoup de peine de savoir que tu souffres. Je voudrais tout prendre pour moi. Comment, de si loin, t’apaiser ? Rêve, ma bien-aimée, à notre amour. Partout où tu as mal, chérie, songe que je dépose mes plus tendres baisers.

C’est vrai, mon Marizou chou, que nous allons nous marier. Ma petite femme chérie, comme nous serons heureux ensemble. Tu ne peux pas imaginer, je t’assure, comme nous serons heureux. Moi aussi, j’ai envie de crier par-dessus les toits que je vais épouser ma bien-aimée :

“Cette jeune fille avec sa robe verte et ses cheveux blonds,
Regardez-la avec attention :
C’est la plus merveilleuse de toutes les jeunes filles
Puisque je l’aime”.

Tu ne trouves pas amusant ces débuts de notre amour dans le “monde officiel” ? On vous interroge avec curiosité ; on se dit : “qui a-t-il (ou elle) pu choisir ?”, “il (ou elle) se disait bien officielle… ”, “il disait qu’il n’épouserait qu’une très jolie fille… et pas bête, et c’est certainement ou peut-être une jeune fille quelconque”, etc. Mais quand je te présenterai à tous, quelle surprise : je te le dis, et crois-moi, puisque c’est vrai, il n’y a rien de plus beau que toi. D’ailleurs, à tous ceux que je préviens, je dis qu’il est impossible de trouver une petite fille, une femme plus près de mes rêves, plus proche de mon désir. Tu verras, ma chérie, comme il sera bon de vivre ensemble. Tout le temps, toute la vie, à toute heure de la nuit. Vivre ensemble, complètement, parfaitement unis. Ton corps que j’aime, ton âme que j’aime, toi que j’aime, à moi sans limites. Et moi à toi totalement. Nous ne ferons qu’un à nous deux, ma chérie ; comme elle sera belle notre union.

Tu te souviens de notre retour par les rues de Paris après la soirée du “Bœuf sur le toit”. Nous nous sommes parlés comme je voudrais que nous nous parlions toujours. Rien ne doit demeurer caché entre nous, sinon c’est une source de souffrance qui peut empoisonner lentement tout amour. Je t’aimais tellement ainsi, songeuse ; j’avais tellement peur de te voir t’éloigner de moi pour jamais. Je t’ai dit : “il a fallu que je t’aime vraiment, terriblement, pour ne pas te demander autrefois plus que je ne l’ai fait”. Et c’est si vrai. Mais, vois-tu, ce qui est merveilleux dans notre amour tel qu’il est désormais, c’est que tout s’approche. Bientôt viendra l’heure où tout ce que je te demanderai, tu me le donneras, ou je n’aurai pas même à te demander tout ton être. Cela sera mon bonheur ; pas dans son entière acception, car je te le répète, je ne t’aime pas seulement à sens unique. Mais mon bonheur désormais, lorsque tu seras ma femme adorée, ne connaîtra plus ces limites. Tu seras à moi. Sais-tu tout ce que cela contient de promesses indicibles ? Je t’aime et je veux tout de toi ; et je suis désireux de tes pensées, de tes inquiétudes, de tes joies ; je t’aime et je suis désireux des merveilles de ton amour. Je t’aime plus qu’on ne peut aimer une femme. Je t’aime comme seulement on peut aimer sa femme.

Tu vois, je suis content de pouvoir t’écrire chaque jour une lettre d’amour. Je te répète sans doute les mêmes mots ; mais cela me plaît encore ; ces mots sont si doux. Je suis heureux de me sentir capable, inlassablement, de te dire que je t’aime. N’est-ce pas que cela ne te fatigue pas ? N’est-ce pas que cela apaise ta fièvre ? N’est-ce pas que la pensée des moments les plus précieux de notre amour te rend heureuse ? N’est-ce pas que tu aimes ces pensées, souvenirs et espoirs qui te parlent des splendeurs de l’amour, de notre amour ?

À l’heure qu’il est, mon père, s’il a pu vaincre son lumbago, a dû rencontrer le tien. J’aurai des nouvelles sans tarder. Donne-moi celles que tu auras. Je te remercie de ce que tu fais auprès de ton père pour les E.O.R. Il a raison effectivement d’agir auprès du colonel du 23e. Mais, et c’est très important, il ne faut pas oublier qu’à tous les échelons hiérarchiques, les demandes peuvent être arrêtées, qu’il faut donc se méfier et agir suffisamment puissamment pour imposer qu’il y soit donné suite. En effet, à chaque échelon, il y a des favoris, des préférés ; moi, par exemple, aux petits échelons, je le serai difficilement car je suis trop indépendant et intraitable pour désirer les faveurs des gens que je n’estime que comme des supérieurs… d’occasion. Il faut donc que l’intervention soit suivie et vienne de haut, de manière à ce que l’on tienne davantage compte des titres que des questions de boutique. Je te dis cela pour que tu te représentes exactement la difficulté de la chose. Une fois dans l’engrenage, il est difficile d’en sortir. Voir de quelle façon ton père peut s’intéresser à la question. Mais sois juge de la manière. Pour moi, je ne veux pas trop insister. Car je n’aime pas mêler les questions ! Surtout vis-à-vis de lui. Je suis sûr que tu me comprends et m’approuves.

Ma toute petite fille chérie, guéris bien vite. Ne t’inquiète pas pour moi. Mon genou se réhabitue à fonctionner normalement. Ne marche pas trop. Ce qui me torture, c’est de penser que je ne puis te dire mon amour assez près de toi pour que tu ne puisses plus songer qu’à cet amour. Donne-moi ton visage, chérie, dis-moi que tu m’aimes. Et même, tu peux ne pas me le dire : mais viens près de moi. Chacune de mes caresses chassera tes souffrances. Je t’aime, vois-tu : j’aime tout en toi. Le courage de t’épouser, “ma vieille bonne femme rhumatisante”, ma chérie ? Oh ! Ne dis pas cela. Tu es tout mon bonheur et toute ma vie. Je t’aime et je t’embrasse plus tendrement qu’il n’est possible de le rêver.

François

Excuse, chérie, ce papier dépareillé, je suis mal monté ! J’ai reçu ta lettre du 22