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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 26 janvier 1940

CATHERINE LANGEAIS ET FRANÇOIS MITTERRAND CONVERSENT SUR LEURS FUTURS ENFANTS

2 pp. in-8 (210 x 131mm), encre noire, papier bleu. 

CONTENU : 

Le 26 janvier 1940

Je pense à toi, ma chérie, telle que ta lettre du 23 te représente. Tu as froid chérie et tu m’écris quand même que tu m’aimes au lieu de te dépêcher de trouver un peu de bien-être, bien enfouie dans ton lit. Comme tu dois être délicieuse, comme tu es délicieuse ainsi ; comme j’aimerais être près de toi, moi aussi, emporter ta douce chaleur, ton parfum et la saveur de tes baisers. Songe mon Marizou que chaque soir ainsi je viens te retrouver, songe qu’un jour proche je viendrai te retrouver et te prendre pour toujours. C’est là le leitmotiv de mes pensées, de mon espoir ; chacune de tes lettres m’apporte un peu de ton amour, m’apporte une provision de bonheur pour 24 heures. Alors, que sera-ce quand plus rien ne nous séparera ? Je reçois tes lettres le soir ; une heure après environ, je te réponds, avant d’aller me coucher. Nos lettres sont comme le prélude de nos conversations d’avant la nuit, toutes de tendresse et d’amour. Et puis, nous devons nous replonger dans notre solitude que tentent de combler nos rêves. Mais un jour viendra, mon Zou chéri, où nous serons mariés, où ces paroles et ces aveux ne seront que le commencement d’un bonheur encore plus complet. Chacune de mes caresses, ma bien-aimée, sera un acte d’adoration. Tu ne cesseras pas d’être ma déesse et pourtant, ma pêche délicieuse, quelle puissance sera la mienne, quelle incomparable sensation de force, lorsqu’entre mes bras tu ne seras plus que ma petite fille abandonnée.

Quelques fois je m’étonne de te parler ainsi. N’es-tu pas trop petite pour entendre ces paroles d’amour ? Mais je t’aime. Que dois-je taire ? Je sens qu’avec toi tout est facile et beau. Et je te dis mon amour tel qu’il est. L’amour ? Quel désir de possession de tout l’être, corps et âme, il exprime ! C’est là qu’on distingue le véritable amour du faux. Un désir que rien pas même le temps ne peut user, mais un désir fou, intraitable, absolu. Est-ce que cela t’ennuie, chérie, d’être aimée ainsi et de l’entendre si souvent répéter ? Réponds-moi…

Ma journée a été calme ; de service au village, je ne suis pas sorti. J’ai lu un peu de La Fleur qui chante, très attachant [roman d’André Beucler, publié en janvier 1939]. Ce soir avec ta lettre, j’en ai reçu une de Fr. Dalle, une de ma sœur Marie-Josèphe, une du Père directeur du 104 et surtout j’ai remué nos souvenirs.

Tu me parles de notre foyer, ton nouveau foyer. Cette perspective m’émeut. T’avoir à moi sans cesse. Ne vivre que pour toi. Tu parles aussi de nos enfants. Tu ne peux pas t’imaginer comme cela me trouble. Je crois que j’aimerais encore plus nos enfants parce qu’ils seront à nous, parce qu’ils seront l’expression de notre amour, parce qu’ils seront venus de toi, ma bien-aimée, que pour eux-mêmes. Je t’aime tant.

Avant de finir chacune de ces lettres, j’éprouve toujours un peu de cette tristesse qui m’étreignait avant de te quitter réellement. Encore pouvais-je emporter le souvenir, presque le goût de notre dernier baiser qui me permettait de supporter ton absence jusqu’au lendemain ! Heureusement que j’ai tes lettres. Elles sont ma seule joie.

Chérie, j’espère que tu souffres moins de tes rhumatismes. Toi non plus n’aies pas trop froid. Il pourra bien faire -20°, nous nous moquerons du froid quand tu pourras te blottir contre moi. Ah ! Que cette guerre finisse. N’oublions pas, ma bien-aimée, de bien prier, d’espérer, de nous aimer follement pour conjurer ce mal autour de nous.

François