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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 27 janvier 1940

“LA DEMANDE EN MARIAGE A ÉTÉ AGRÉÉE” : LE PÈRE DE FRANÇOIS MITTERRAND A DEMANDÉ LA MAIN DE MARIE-LOUISE TERRASSE À SON PÈRE”.

AFFIRMATION D’UNE CONSCIENCE POLITIQUE : “REFUS DE SE LAISSER ENTRAÎNER PAR UNE MYSTIQUE COLLECTIVE”

6 pp. in-8 (180 x 132mm), encre noire, papier bleu. 

CONTENU : 

Le 27 janvier 1940

Dis-moi chérie les dates des lettres que tu reçois de moi (dates marquées par le cachet postal). Dis-moi aussi ce qu’a dit ton père de moi, et de son entrevue avec papa.

Mon Zou chéri, voici d’abord ce que m’écrit mon père aujourd’hui :
“ suivant ton désir 1) j’ai fait la demande en mariage, qui a été agréée. 2) fiançailles : acceptées à première occasion. Il a été convenu qu’à mon prochain voyage à Paris, nous nous concerterions pour que je fasse la connaissance de la famille… et de l’héroïne dont son père m’a fait voir des photos qui attestent que tu as fort bon goût”.

Ma ravissante chérie, n’est-ce pas que tout cela est merveilleux ? Je suis un peu ébloui. Tu es si jolie, si délicieuse. J’ai connu avec toi tant de bonheur. Te souviens-tu de ce 5 mai où j’ai pris ton visage, tes lèvres pour la première fois ? Te souviens-tu de nos rencontres au Luxembourg avant notre départ pour les grandes vacances ? Et le retour à Paris, les Tuileries, le Champ de Mars, les longues promenades n’importe où. Et tout ce que cela contient pour nous de souvenirs, de tendresses, d’amour. Chérie, te souviens-tu de tout cela ? Comme tu étais belle et douce. Toutes ces paroles sont en moi, je n’ai pas oublié un seul de nos baisers, une seule de nos caresses. Et tout ce passé n’a pas seulement laissé en moi le goût de toi, il a accru cet immense désir qui me transporte, de te posséder parfaitement et pour toujours. Je t’aime, je t’aime. Entends-tu, ma chérie. Je t’aime plus que tout.

Et c’est pourquoi je suis ébloui de te savoir mienne désormais, certainement. Ma fiancée, tu es ma fiancée. Je me répète ces deux mots : “ma fiancée”, et j’éprouve un grand bonheur. Vraiment, pour nous faire payer ce bonheur il fallait la grandeur terrifiante d’une guerre.

Ma toute petite fille chérie, je suis inquiet par ce que tu me dis de ta fièvre, 39,8° c’est beaucoup. Tu dois être bien abattue. Tiens-moi très exactement et journellement au courant. Je m’ennuie d’être si loin de toi alors que je devrais être le plus près. Je voudrais prendre tes mains, mettre ta tête sur mon épaule, te faire oublier ta fatigue en te racontant mon amour, notre avenir.

Et tu vas me trouver bien faible, ma chérie, mais je suis triste : je voudrais tellement que tu sois contre moi, sentir tes deux bras autour de mon cou, ton visage contre le mien et rester ainsi étroitement uni à toi. Les minutes vécues ainsi affluent en moi. Te souviens-tu de ce bonheur que nous avions en ces instants ? Inexprimable. Première promesse de la douceur de notre intimité. Ma chérie, je t’aime trop pour ne pas te dire perpétuellement mon amour.

Je viens de terminer La Fleur qui chante. C’est vraiment très bien, très attachant. Je vais peut-être te l’envoyer. J’ai un article à écrire pour la Revue du 104 ; je vais essayer d’y appliquer mon esprit. Je voudrais arriver à dégager notre attitude devant cette guerre. Refus de se laisser entraîner par une mystique collective ; proclamation d’un idéal fait pour l’individu. L’individu seul existe réellement et les constitutions (aussi bien intérieures : régime, rapports des pouvoirs, qu’extérieures aux nations : frontières, relations universelles) ne sont que ses inventions. Il ne faut donc pas que celles-ci prennent le pas sur l’homme. Et puisque la guerre est un fait, acceptons-la avec la volonté de la diriger. La guerre ne doit pas faire de nous des héros utiles à la propagande d’un système, mais des êtres désireux d’affirmer leur force en face des événements et de sauver la vie contre les systèmes.

Ne t’inquiète pas, mon Marizou chou, je ne vais pas établir ici tout un programme à faire bailler les petites filles (quoique je te croie fort capable de l’écouter sérieusement). Mais je t’en donne le sens. Je suis au dépit de n’avoir pas cinq ou six ans de plus. Je pourrais alors contribuer à la constitution de la paix. Sans doute, dans l’avenir… mais le risque est gros d’un avenir bref !

Ma toute petite chérie il commence à être long ce temps depuis la dernière fois que j’ai écrit je t’aime, alors je te le répète : je t’aime à la folie, je t’embrasse (O ! Comment te dire de quelle façon je t’embrasse, quelles délices reviennent en moi ?). Il n’est pas possible qu’on t’ait jamais dit des paroles semblables avec tant de ferveur. Il n’est pas possible qu’un homme t’ait aimée autant que moi je t’aime. Si je te désire, si je veux ton amour sans limites, si je veux ton amour si ardemment que j’ose à peine te le dire, je m’émerveille de cette différence qui fait de toi ma déesse chérie et non pas une proie comme les autres, vite rejetée.

Ainsi rien ne peut être confondu : l’Amour explique tout et moi je t’aime et je ne sais pas te le dire. Maintenant, je pars me coucher. Demain matin je finirai cette lettre : tu escorteras ainsi ma nuit. Je ne vais pas te quitter. Je m’endormirai près de toi, ma petite merveille chérie. Jusqu’au sommeil, je te dirai des mots d’amour à toi qui seras ma femme, ma douce femme chérie.

28 janv.

Bonjour ma chérie, me voici debout, et comme tu es sans doute encore plus paresseuse que moi, je me penche vers toi et je t’embrasse bien tendrement pour commencer notre journée. J’espère que tu vas mieux maintenant. Mais ne fais pas d’imprudences et ne t’amuse pas à mettre le nez dehors, mon Marizou. Si nous étions ensemble, quel bon dimanche nous passerions. Si tu te lèves, quelle robe mettras-tu ? Tu dois être si jolie que je t’embrasse encore une fois. Mais songes-tu en cette minute qu’il est doux de s’embrasser, avec la perspective d’une journée aussi longue que la vie ? Je pense aussi (pour m’aider à vivre ce temps où tu es loin de moi) au temps où nous serons mariés et chez nous. Je suis sûr que nous aurons un adorable appartement puisque c’est toi qui t’en occuperas. Quel dommage que la vie soit si mal assurée ; je ferai tout pourtant pour que chaque chose autour de toi soit aussi ravissante que toi. Ce sera un rude travail, ma chérie, d’arranger tout selon notre goût ! Il faudra que chaque soir, en rentrant, je trouve un joli coin où tout soit si reposant que rien d’autre ne nous restera qu’à nous aimer merveilleusement. Et te trouver, toi, mon amour : savoir que c’est toi qui vas m’accueillir et que tous les ennuis vont être oubliés simplement parce que tu m’aimes et que je t’aime à la folie. Cela vaut bien que je t’embrasse une fois de plus. Je t’aime, chérie.

François