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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 28 janvier 1940

“JE NE PENSE JAMAIS À TOI SÉPARÉE DE MOI, MAIS JE TE REPRÉSENTE TOUJOURS AVEC MOI”

4 pp. in-8 (208 x 135mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 28 janvier 1940

Si tu n’étais pas là, ma chérie, j’embrasserais cette fossette près de tes lèvres et qui vient quand tu souris. Sais-tu ce que j’ai aimé tout de suite, à première vue ? Ton sourire, ton beau sourire de petite fille. Bien vite aussi d’ailleurs j’ai aimé tes cheveux, tes yeux, ton nez, ton profil si pur. Et puis j’ai aimé ton teint, ta peau si douce ; et puisque tout cela tu me l’as donné, je n’ai pas tardé à aimer follement tes baisers, la fraîcheur de ton cou, de tes lèvres, et cet abandon de femme bien-aimée, cette promesse de tout ton être.

Si tu étais là, chérie, je crois aussi que tu me gronderais de te dire ainsi que tu es la plus merveilleuse des fiancées. Mais que veux-tu, je te parle simplement et la meilleure manière de te raconter mon amour est de le montrer tel qu’il est. Je ne pense jamais à toi séparée de moi, mais je te représente toujours avec moi. Or, que veux-tu que je fasse quand je suis avec toi ? Tu le sais bien, chérie : je te prends dans mes bras et je t’aime. Et si je songe à l’avenir que veux-tu que j’imagine ? Toi avec moi, et nous passons notre temps à nous aimer. Voilà un programme bien simple. Toi, tu es mon tout. Dans le domaine de l’intelligence comme dans les autres tu es capable d’être l’axe de ma vie. Tu n’es étrangère à rien de ce que j’aime et de ce que je désire. C’est toi que j’aime, toi que je désire ; tu expliques tout.

J’éprouve une sensation inconnue jusqu’alors, connue seulement avec toi : je t’adore et n’ai pas le sentiment d’abdiquer. Tu es ma déesse chérie et pourtant, avec toi, je me sens tout-puissant. Comprends-tu, chérie, pour moi t’aimer, être à tes genoux, c’est en même temps garder ma force ; conserver la clef de notre destinée. Et justement par cet amour, mon amour n’est pas une faiblesse : nous marchons tellement unis que nous n’avons plus qu’un seul pas. C’est notre puissance, notre force, notre amour.

Je t’écris une perpétuelle lettre d’amour. Chaque phrase est une façon de te dire “je t’aime” ; et porte en elle le regret de n’être qu’une messagère de l’absence. Les lignes que je trace, je pourrais les prononcer à haute voix ; elles voudraient être toutes pareilles à des paroles d’amour. Mais comment briser ce mur entre nous ? Chérie, dis-moi toujours que ta pensée est près de moi, que tu vis nos souvenirs inlassablement, que tes désirs sont comme les miens parties de toi-même, dis-moi que tu rêves à ce jour où nos corps et nos âmes seront confondus.

Est-il impossible que l’amour soit cette union parfaite ? Je l’avoue, la tentation est grande d’oublier l’âme dans cette aventure où le corps offre déjà tant de merveilles ; j’avoue que mon désir de toi, ma bien-aimée, s’arrête et se perd facilement en route, tant je suis stupéfait d’adoration pour tout ce qui est en toi de ravissant. Et puis, je pense qu’il faut aller au-delà pour s’aimer encore plus complètement. Que sont devenus tous ceux qui n’ont pas tenté d’unir leurs aspirations, leur désir d’élévation, qui n’ont pas essayé de rendre leur tendresse parfaitement belle ? Nous ne devrons jamais oublier, mon Zou chéri, que notre programme ne sera pas clos le jour où tu te seras donnée à moi : mais pour cela, Marizou chéri, c’est toi qui devras beaucoup m’aider. J’attends de toi une tendresse infinie qui ne fera pas de la vie un assemblage de domaines, mais un seul domaine dans lequel nous trouverons tout.

Chérie, tu vois que je puis te parler sérieusement, sans essayer de biaiser avec les mots et la réalité. Il faudra que les jours soient aussi faciles à vivre que les nuits, que ces nuits merveilleuses qui nous attendent. Aimes-tu, chérie que je te parle ainsi ? C’est si bon de te parler avec cette confiance, cette certitude d’être compris, et cet abandon qui permet d’évoquer notre amour aussi facilement que de le vivre. Tu me dis qu’il sera difficile de faire admettre notre mariage pendant la guerre. Un fait est là : nous réaliserons à ma prochaine permission le point que nous voulions : nos fiançailles (je te le dis dans ma lettre d’hier). Pour après, ne préjugeons pas les événements. Le temps passe, la guerre aussi et notre amour, lui, demeure : donc il est le plus fort.

Qui est chez toi actuellement ? Quand part ton père ? Dans quels régiments sont très frères ? Que devient Claudie, et tes amies savent-elles que tu es fiancée ? Ai-je bonne presse ? Réponds à ces questions. Et maintenant, je termine. Je t’aime. Je t’embrasse. Avant de m’endormir, je mettrai ma tête à “ma place réservée” et j’écouterai battre ton cœur. Il me bercera ainsi, et puis quand toi tu seras endormie, je t’embrasserai tout doucement pour ne pas te réveiller, ma petite pêche bien-aimée.

François