Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
500 - 800 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 29 janvier 1940

TOUTE LA SECTION DE FRANÇOIS MITTERRAND EST AU COURANT DE SON AMOUR POUR SA FIANCÉE : LES LETTRES BLEUES ET RÉGULIÈRES DE CATHERINE LANGEAIS NE PASSENT PLUS INAPERÇUES.

“CRIE EN MOI CE DÉSIR D’INFINI”.

FRANÇOIS MITTERRAND ENTEND DALADIER PARLER À LA RADIO DE “GUERRE TOTALE”

6 pp. in-8 (208 x 135mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 29 janvier 1940

Ma ravissante petite chérie, je suis peiné de te savoir si triste et si lasse. C’est vrai que ta vie actuelle doit être monotone ; je m’irrite de ne pouvoir t’apporter de l’aide, de ne pouvoir t’emmener tout de suite dans ce bonheur que nous promet notre amour. Unissons notre impatience ma chérie, notre peine, comme nous unirons notre joie. Pensons que tout ce que souffre l’un, l’autre le souffre, que notre tendresse nous lie déjà si intimement que nous ne pouvons plus nous passer l’un de l’autre, même dans l’épreuve. Chérie, sans doute nous ne pouvons, pour nous retrouver, que nous réfugier dans le rêve et dans nos souvenirs. Mais nous possédons là une richesse : mes souvenirs, ma merveilleuse petite pêche, comme ils sont doux. Serre-toi, blottis-toi contre moi mon amour comme autrefois (cet autrefois d’il y a 26 jours) avec ton doux visage bien-aimé près du mien, que je puisse le couvrir de baisers, avec ton corps qui m’est promis et dont j’adore déjà l’abandon des moments merveilleux que nous avons vécus. Te souviens-tu, chérie, de notre bonheur intense encore si récent, de tous les instants de ce bonheur ? Ainsi blottie entre mes bras, n’est-ce pas qu’il est bon de rêver à l’avenir ? Marizou chéri, dis-moi que tu m’aimes : moi je te les dis inlassablement ces mots d’amour, de toute ma force, je voudrais qu’ils soient assez forts pour t’enlever la fièvre qui te fatigue, pour te rendre heureuse dès maintenant. Entre mes bras, je voudrais que tu te sentes en sécurité.

Pendant que je t’écris, dans une maison du village, j’entends Daladier qui parle à la radio : “Guerre totale”, “dures perspectives”. Comme le monde est fou. Il ne faut pas qu’il nous entraîne, ma fiancée, mon aimée. Reste contre moi, que tout prépare seulement notre union, que seulement nous berce cette pensée : bientôt, chérie, tu m’appartiendras toute entière ; bientôt, chérie, tu seras ma femme ; bientôt, chérie, je te prendrai pour toujours. Que veux-tu, chérie, tu es une toute petite fille, mais tu sais bien que maintenant notre bonheur exige notre union parfaite, et que notre union parfaite ne sera réalisée que lorsque tu seras devenue ma femme, mon bien. Ce qu’autrefois je n’ai pas voulu te demander parce que tu étais une si petite fille, parce que l’avenir était trop lointain et parce que je t’aimais, je le désire et te le demande parce qu’aujourd’hui je t’aime. Étrange contradiction : je me jugerais mal de t’entraîner dans cette guerre ; te lier à mon sort alors que mon sort est si incertain, n’est-ce pas criminel ? Et pourtant crie en moi ce désir d’infini : tu n’es plus ma petite fille d’autrefois, tu es ma fiancée : comme j’ai hâte de t’aimer comme une femme. Ma femme, ma déesse ! Où est la solution de cette contradiction ? Prions bien, mon Zou, pour que nous demeurions patients, pour que nous sachions attendre, pour que nous ayons le courage de vivre la vie telle qu’elle se présente.

Tu vois, chérie, lorsque je suis troublé ainsi, tourmenté, toi seule peux me donner la paix. Embrasse-moi ; à mon tour, je mettrai ma tête sur ton épaule. Vivre avec toi, t’entendre, et tout devient calme, délicieux. J’aime aussi poser mon front sur tes genoux, comme si désormais je me remettais à toi, ma toute-puissante bien-aimée.

Mais tu es malade, tu dois être bien lasse, ma douce petite fille chérie. Ne crains pas de me donner tes plus tendres baisers : ne devons-nous pas profiter du même bien, souffrir du même mal ? Ce soir, j’ai reçu ta lettre du 26 - et partie de la gare du Nord le 27 à 14 heures -, où j’ai lu et relu les deux pages, de quoi les multiplier par dix, vingt, cent et tu me disais à chaque ligne que tu m’aimais. Tu ne trouves pas que cela, tout simplement, nous fait une belle part ? Au moment où tu m’écris, tu songes que tes lignes ne me parviendront que trois jours après. Songe surtout qu’au même instant je pense certainement à toi, et que nous partageons nos baisers en même temps. Ce n’est pas si difficile à imaginer : je pense toujours à toi.

Je vis ici dans un paysage glacé : les chemins sont glissants, impraticables. Depuis aujourd’hui je ne suis plus chef de groupe, mais adjoint au chef de section (3 groupes à commander). Moi aussi je suis un peu isolé : mes deux meilleurs camarades sont partis aux E.O.R. près du Mans (réservistes, ils avaient ce droit qu’on me refuse parce que je suis encore en “service militaire” !).

Mais tu es mon refuge. Le soir, après dîner, je m’installe et je t’assure que j’occupe la table un bon moment ! Car souvent entre les phrases il m’arrive de rêver longuement à toi. Évidemment, tes lettres bleues et caractéristiques ne passent pas inaperçues : je ne puis plus dire que je ne suis pas fiancé… D’autant que tes lettres arrivent avec une régularité admirable. Comme je t’aime, chérie, de ne jamais me laisser triste un jour, sans rien de toi.

Sais-tu que je ne connais pas de jeune fille plus ravissante que toi ? De femme plus attirante que toi ? Alors je me sens plein de fierté à la pensée que tu m’as préféré à tout autre. Tu sais, chérie, je ne suis pas plus aveugle que ça et je me rends parfaitement compte que beaucoup d’autres que moi doivent te désirer. Ça pourrait être un sujet d’inquiétude, mais comme j’ai confiance en toi, ce n’est qu’un sujet d’orgueil. Tu es ma jolie merveille, ma déesse chérie, mon amour.

Et maintenant, bonsoir. À demain matin. Comme chaque soir, je rêverai que tu es près de moi, et que nous nous aimons, comme nous nous aimerons quand tu seras ma jolie femme merveilleuse. Je t’aime.

30 janv.

J’arrive de la forêt, blanc comme un père Noël. La neige tombe abondamment et c’est heureux car elle constitue un excellent anti-dérapant. J’ai pensé à toi, chérie, toute la matinée et cette pensée est mon bonheur. J’ai imaginé ce temps où tous les deux nous serons à l’abri, comme il fera bon vivre ensemble. Je me suis promis, quelles que soient les conditions de ma vie, et ses obligations, ses travaux, de te réserver chaque jour plusieurs heures, pour toi seule. Je ne perdrai jamais de vue (tant l’oublient) que c’est toi le principal, le tout, le centre. Je me suis amusé à me représenter mes heures, nos heures de tranquillité. Toi seule auras le privilège ( !) de pouvoir vivre dans “mon bureau”. Les longues heures de nos soirées seront si belles, si douces : j’aurai sans doute du travail, mais toi tu seras à côté de moi : tu inspireras ce travail. Et puis, quand je n’aurai plus que le désir de t’aimer, je n’aurai qu’à fermer mes livres et qu’à te prendre dans mes bras, ma sage petite fille chérie. Sans doute quand nous aurons des enfants, nous aurons plus de soucis (tu feras une très sérieuse mère de famille !) ; sans doute il sera bon de céder souvent à la fantaisie, de sortir (spectacles, amis ou promenades) : mais il faudra, chérie, que toujours nous réservions ces heures calmes, où l’on se retrouve tendrement et parfaitement unis, loin du monde et plus proches de notre amour. À côté des “dures perspectives”, en voilà ma déesse chérie de bien douces : et celles-ci triompheront.

J’écrirai de nouveau ce soir. Chérie, guéris vite. Qu’est-ce qui te donne la fièvre : des rhumatismes ? La grippe ? Dis-le-moi, je pense tant à toi, mon amour. Je t’envoie mille tendres baisers : et pourtant la provision sera épuisée ce soir… puisque je recommencerai. Je t’aime, ma fiancée, mon tout petit Zou chéri.

François