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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 30 janvier 1940

GEORGES DAYAN QUITTE LES ARDENNES, AU REGRET DE FRANÇOIS MITTERRAND, POUR REJOINDRE UN CAMP MILITAIRE PRÈS DU MANS.

“QUAND VERRONS-NOUS VENIR LA NUIT AVEC BONHEUR ?”

LETTRE ÉCRITE SUR DEUX JOURS, TEINTÉE D’UNE FORTE AMERTUME : FRANÇOIS MITTERRAND N’EST PAS RECRUTÉ DANS LES ÉLÈVES OFFICIERS DE RÉSERVE

4 pp. in-8 (208 x 177mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 30 janvier 1940
Ma chérie, je suis trop triste ce soir pour t’écrire la lettre que je voudrais. Est-ce le courrier qui a subi un retard ? Est-ce toi qui n’as pas eu la possibilité de m’envoyer quelques lignes ? Es-tu plus fatiguée ? Rassure-moi vite, je suis si inquiet. Ce soir, quand je n’ai pas vu ton enveloppe habituelle, je suis devenu sombre d’un seul coup. Et je viens me réfugier dans cette lettre que je t’écris pour te confier ma peine et mon anxiété. Hier, tu paraissais si lasse. Ô ! Comme l’absence est dure. En ce moment où j’essaie de te parler comme si tu étais là, je ne sais même pas ce que tu fais, comment tu es. Ma bien-aimée, je souffre de t’aimer ainsi, de t’aimer tant. Les heures qui me séparent du courrier de demain soir vont être interminables. Où trouver la force de les vivre sans toi ?

Ma merveilleuse petite fiancée, je t’aime. Ma belle petite pêche, je t’adore. Sans toi, ma déesse, je ne sais plus que faire. Je deviens fou et ne sais plus comment j’agis. J’ai tant besoin de ton sourire, de tes baisers, de ta tendresse.

Pardonne-moi, mon amour, cette lettre de spleen. Mais ne dois-je pas te dire aussi bien ma tristesse que ma joie ? C’est te dire toujours mon amour. Marie-Louise chérie, je rêve à notre retour chez toi après notre dernière soirée du “Coliseum”. J’ai besoin de ta fraîcheur, de ta douceur ; j’ai besoin de me pencher sur toi et de t’entendre vivre comme ce soir-là. Je continuerai demain matin. Je t’embrasse, mon Zou chéri, et je t’aime. Quand verrons-nous venir la nuit avec bonheur ?

Le 31 janvier
Je relis ma lettre d’hier soir. Je te l’envoie malgré sa tristesse. Ma chérie, ne crois pas que ton amour ne m’est d’aucun secours. Je sais que tu m’aimes. Et c’est précisément à cause de cet amour qu’il m’arrive de souffrir : comment serais-je vraiment heureux ? J’ai trop besoin de toi pour ne pas m’effrayer parfois de la longueur de notre séparation. Mais ton amour, ma toute petite fiancée chérie, m’apporte aussi la force de surmonter cette peine. Tu vois comme je suis dépendant de toi ! Dans la souffrance et le bonheur.

Hier soir, après t’avoir écrit et pour compléter la bonne série, j’ai appris que mon ami oranais [Georges Dayan] dont je te parlais l’autre jour, venait d’être admis aux E.O.R. Je suis content pour lui car le voilà débarrassé d’une vie terrible, mais je suis ennuyé de le quitter, et extrêmement vexé d’avoir été ainsi berné car mon ami se trouvait exactement dans mon cas : incorporé en même temps que moi, il avait, au moment de la guerre, encore une an de serv. militaire à faire. J’avais donc raison de soutenir que ma demande avait été injustement arrêtée au Bataillon. Tu ne peux imaginer ma colère. Maintenant, mon ami est à Auvours (près du Mans) et est tranquille pour un bon moment. Et moi qui avais le même droit, je moisis ici, par la faute d’un imbécile qui se mêle d’interpréter les notes de service. Ça tombe vraiment mal pour nous. Enfin, cela nous prouve que la prochaine fois, il ne faudra rien négliger pour faire appuyer ma demande : car cela seul compte.

Ma petite merveille, mon amour, je suis maintenant un peu en colère contre moi de te raconter ces histoires-là, alors que toi tu es fiévreuse et inquiète pour moi. Ma douce chérie, ne crois pas que mon moral soit vraiment atteint : je suis seulement inquiet à ton sujet, et furieux des entraves qui gênent notre bonheur.

Et puis après tout je t’aime, à la folie : je ne demande pas davantage que ton amour. Dis-moi que tu m’aimes, Marizou chéri, dis-moi que notre amour va bien vite de guérir, et je t’assure que j’aurais une provision de patience suffisante.

Notre amour est tellement beau. Ta présence tellement douce, apaisante, merveilleuse. Toi près de moi, et toute peine est loin. Que le matin nous surprenne ensemble, que la nuit nous accueille ensemble, que tout le jour nos pensées, nos actes puissent naître ensemble. N’est-ce pas mon amour, que là sera notre bonheur ? Je ne me lasserai jamais de te répéter que tu es la plus belle, la plus douce, la plus splendide. Et notre amour est tellement enivrant : sans doute, comme tout amour, il exige toujours plus, il désire toujours un abandon plus complet ; mais il possède ce secret plein de délices de réserver à chaque étape un bonheur sans égal. La première fois que je t’ai vue, la première fois que je t’ai parlé, la première fois que j’ai dansé avec toi, notre premier rendez-vous, notre première séparation (Pâques 38), notre premier aveu, notre premier baiser, notre premier heurt et notre déchirement, nos premières caresses, les premières promesses, les premiers abandons qui, de cette petite fille inconnue, ont fait de toi ma fiancée, et qui me disent déjà ce que seront ton amour, ta beauté, ta douceur de femme, chacune de ces étapes n’a jamais laissé mon désir déçu et m’a donné tout le bonheur que je rêvais. Et si je te cite toutes ces “premières fois”, c’est pour la commodité d’expression car toujours et chaque fois j’ai été avec toi parfaitement heureux.

Alors tu comprends, chérie, que ta tendresse est toute puissante, comme elle le sera lorsque tu m’appartiendras totalement, lorsque tu seras ma femme bien-aimée : le don de toi n’épuisera pour moi jamais son attrait indicible. Ton sourire, le simple abandon de ta tête sur mon épaule, voici près de deux ans que tu me les as donnés : et ils me comblent toujours du même bonheur. Je te dis tout cela, ma chérie, parce qu’ainsi tu peux mesurer quel secours m’apporte la certitude de notre mariage. Je sais que notre mariage sera une source nouvelle et plus délicieuse encore de bonheur, que notre intimité sera un perpétuel ravissement. Et c’est pourquoi, ma ravissante chérie, tu me vois si impatient (malgré mes réserves qui s’imposent plus à mon esprit qu’à mon cœur… et sont donc bien faibles) de réaliser notre union totale ; si triste de ne pouvoir encore t’enlever pour t’aimer mieux, infiniment ; si inquiet de te voir fatiguée, souffrante. Au moment où tu liras ces lignes, songe que je t’embrasse de toute ma tendresse et que mes baisers contiennent toute la passion, le désir et le bonheur que toi seule, ma déesse, ma très-aimée, mon petit Zou chéri, ma fiancée adorée est capable d’inspirer et de donner car tu es belle, ravissante, délicieuse, fraîche, douce. Et je baise les yeux qui lisent ceci, tes mains qui tiennent ces feuilles, tes lèvres qui m’attendent. Et je t’aime.

François

Et guéris vite mon Marizou chou.