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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 1 février 1940

“JE T’AIME… AU-DELÀ DES PREUVES D’AMOUR”

4 pp. in-8 (208 x 177mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 1er février 1940

Mon ravissant petit Zou, ce soir c’est un triomphe : deux lettres de toi, celles qui portent les cachets de la poste du 29 et du 30. Je les lis et relis et voudrais répondre à toutes les questions que tu évoques. Pour ton père, je comprends fort bien son attitude et sa timidité vis-à-vis de toi (car c’est de la timidité). Il ne peut imaginer que sa petite fille de seize ans puisse déjà aimer d’amour, bâtir sa vie sur un amour, se marier. Et il lui est si difficile d’aborder de tels sujets avec toi. Mais, mon Zou chéri, tu as reçu maintenant ma lettre qui t’annonçait les résultats de l’aventure du 24 : nous nous fiancerons, chérie, lors de ma première permission. Ce soir encore, je reçois une lettre de mon père qui me répète “je te confirme que tout s’est parfaitement passé suivant les désirs que tu m’as exprimés. Dès que je connaîtrai la date de mon prochain voyage à Paris, j’en aviserai M. Terrasse qui désirait me présenter sa famille… ”

Comme elle sera belle, chérie, ma permission : nous ne nous quitterons pas. Nous aurons à rattraper bien du temps perdu ! Oui, mon amour, j’ai des scrupules. Mais je crois que je suis encore plus pressé que scrupuleux. Tu es si adorable (jusque là j’avais refusé d’employer ce mot : il te va si exactement et je ne voulais pas le fourvoyer !). Je désire si ardemment notre union, je te désire si ardemment. Notre mariage m’apportera de si douces joies. Nos baisers, chérie, crois-tu qu’ils ne me font pas rêver à ce que sera ta tendresse de ces jours où tu seras merveilleusement mienne, ma toute petite femme bien-aimée ? Crois-tu que je ne désire pas passionnément nos longues heures d’intimité, chez nous, à l’abri de tout ? J’aime que tu me dises aussi, chérie, que tu rêves aux moments qui nous uniront, et j’aime cette image (réelle) que tu me proposes : oui, mon tout petit zou, je te prendrai sur mes genoux, et quand tu mettras tes bras autour de mon cou, je serai heureux. Et les caresses qui seront les nôtres à ce moment, je m’émerveille de penser qu’elles nous sont promises, que nous les aurons certainement.

Ce qui est splendide dans le bonheur que j’éprouve avec toi, c’est tout ce qu’il peut, en plus des gestes, des actes, des paroles tendres, contenir d’impalpable, d’immatériel, d’indicible. Le secret de l’amour est bien gardé : même dans les plus doux transports en quelque sorte matériels de notre amour, nous ne posséderions pas le don unique qui est le nôtre si ne vivait en nous une présence, une touche secrète qui vibre hors de tout contact extérieur. Et nous avons ce privilège rare, ma fiancée chérie, de tout réunir. Tes baisers sont les plus doux, ta présence est la plus ravissante, le don de ton être sera le plus délicieux ; mais l’amour est-il fou d’aller encore au-delà ? Alors je suis fou : je t’aime follement pour toute ta beauté, ton charme, ta douceur, tout ce qui fait de toi mon enivrante petite fille, mais je ne t’aime pas seulement pour ça : je t’aime sans aucune autre explication, sans mot possible, au-delà des preuves d’Amour. Comment expliquer ces nuances ? Mais tu m’aimes et tu sais tout cela aussi bien que moi.

Oui, ma chérie, je désire aussi des enfants. Pense à cette merveille : ils seront à nous, de nous. Et pourtant, je suis effrayé de ce poids que nous portons : donner la vie. Comme il faudra, ma bien-aimée, être dignes de notre amour qui donnera la vie. Quant à la guerre, elle n’est pas éternelle. Pendant sa durée, et une fois mariés, nous ne serons malheureusement pas longtemps ni souvent ensemble ; nous agirons comme il sera bon et juste ; je redoute pour toi un enfant, tu sais pourquoi. Et puis la providence n’est pas un vain mot.

Tu vois comme je te parle sérieusement, ma toute petite fille ! N’est-ce pas mieux ? N’est-il pas nécessaire de parler de ces problèmes ? Ils découlent de notre amour et à ce titre ne manquent pas d’intérêt…

Ma douce chérie, ta demande de tricoter pour moi m’a plus touché que je ne saurais te le dire. Alors j’y réponds par un oui : si tu peux me faire un cache-col de 65 cm sur 20, il remplacera celui que je mettais si précautionneusement pendant ma permission ! Et il me sera doux d’avoir ainsi ce travail de tes mains chéries autour du cou. Choisis la couleur : dans les tons gris-bruns.

Ma toute petite fille, tu te souviens que je te demandais toujours d’enlever ton manteau : quand tu venais dans mes bras, je te sentais plus près de moi, ton corps chéri pressé contre moi me paraissait ainsi plus près de ce moment où il me sera si merveilleusement abandonné. Avais-je tort d’aimer la douceur de ces instants ? Tu vois, chérie, que je ne m’en repens guère car je te demande avant de te quitter : enlève ton manteau, ma fiancée chérie, et viens près de moi. Donne-moi ton visage. Je l’embrasse, avec une tendresse infinie et j’oublie l’heure pour t’aimer. Bonsoir chérie.

François