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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 3 février 1940

THÉÂTRALISATION DE L’AMOUR : LONGUE LETTRE DANS LAQUELLE MITTERRAND COMPARE, POUR UN INTERLOCUTEUR IMAGINAIRE, “LES JEUX DE LA CHASSE ET DE L’AMOUR”.

“UNE PROIE ABATTUE EST MILLE FOIS MOINS BELLE QU’UNE PROIE MANQUÉE”

8 pp. in-8 (195 x 131mm), encre noire. 

CONTENU : 

Mon joli Marizou chou, si je ne craignais de rendre pour toi cette lettre monotone, je dirais à chaque ligne : ma bien-aimée, tu es la plus délicieuse de toutes les femmes du monde et je t’aime. Tu vois que moi je n’ai pas peur de radoter : je voudrais t’écrire toujours les même lettres. Mais toi aussi, mon Zou chéri, tu ne saurais que ces mots : “je t’aime”, que je trouverais déjà cela très beau.

J’ai envie de te parler de toi, mon amour. Si tu étais une jeune fille, amie seulement, et si je me trouvais devant le délicat problème de t’annoncer mes fiançailles, voici, il me semble, ce que je t’écrirais :

“Ma chère Marie-Louise, vous serez surprise d’apprendre mes fiançailles. Je vous disais autrefois que j’attendrais la huitième merveille du monde : vous pensiez me retrouver indéfiniment au même point, chercheur obstiné, rêveur, insatisfait ; moi-même je doutais du résultat et de l’aventure. Que voulez-vous ? La science est inexacte qui se fie aux expériences manquées ; je suis fiancé et heureux.

L’amour n’est pas aveugle, ni fou ; le monde est aveugle et fou qui doute de l’amour. L’intelligence s’amuse et rit du cœur, et refuse d’admettre ses fantaisies, mais le cœur sait qu’un jour sa fantaisie fera la loi à cette intelligence altière : il suffira d’une petite fille au profil très pur, au corps plus précieux qu’un poème. Vous m’accuserez de partialité : “l’enthousiasme, rappelez-vous, mon cher ami, est le lot des enfants, des innocents et des sots”. Peut-être l’ai-je dit. Dans ce cas, j’étais plus sot qu’aujourd’hui.

Celle que j’aime est plus qu’une princesse, plus qu’une reine, un peu plus qu’une déesse : c’est une jeune fille aux cheveux blonds et au sourire ravissant surmonté d’une fossette inattendue. Son visage est plus beau que les phrases que je voudrais écrire. Avec elle, on ne sait plus la tentation du Dante ni celle de Byron. Je l’aime et mon amour ne la laisse pas à sa fenêtre ; je l’aime et mon amour est plus tenace que les heures de la nuit. Mais pour vous rassurer, je jugerai en amateur, comme disent les sportifs et les littérateurs. Les jeunes filles ne descendent pas tout droit du ciel, et je crois même qu’elles empruntent à la couleur des herbes, au teint des fleurs et à la souplesse du vent une bonne part de leur charme.

Mais ma bien-aimée a reçu des choses, un corps qui ne pouvait recevoir une âme que de Dieu. Je l’ai connue un soir de bal à l’heure où le rythme du jazz et le goût du champagne jouent le rôle de la divinité. Pour obliger les roses, elle en portait une dans ses cheveux. Parmi ces femmes parées, plus belle qu’il ne convenait, elle s’amusait sans le savoir à ternir la beauté des autres.

Quand on ne croit pas aux dieux, il n’est pas difficile de les tuer. Les peuples ne font pas d’histoires : on brise l’idole et on retourne à ses plaisirs. Tout le monde sait s’y prendre quand il s’agit de casser un vitrail ou de peindre une œuvre d’art au minium ; à plus forte raison s’il s’agit d’une femme, belle jusqu’au plaisir du lendemain matin.

Pour moi, vous le savez, je suis un sceptique fort crédule (et vice-versa) ; je vous l’ai dit plus haut : pour que Dieu se donne la peine d’insuffler une âme, il faut vraiment que les choses réussissent la présentation. Jusqu’à ce souffle, on a le droit d’aimer l’éphémère qu’un geste des cils suffit à détruire. Donc, ce soir-là, ma Béatrice était sans conteste un magnifique petit animal. Je vous fais un aveu, ne le répétez pas, je l’ai sans doute aimée comme on aime une proie. Puisque le débat s’arrêtait là, il me restait à déployer les ruses du chasseur. Vous ignorez la joie du guet : Ah ! Ce battement précipité du cœur, ce désir qui frappe les tempes !

Mais les jeux de la chasse et de l’amour sont tels que la victime n’est jamais celle qu’on pense ; cela pourrait découler d’un axiome : une proie abattue est mille fois moins belle qu’une proie manquée. Le triomphe du chasseur est de courte durée : il n’y a pas d’exemple de chasseur satisfait. Ou chaque tentative a été fructueuse et ça ne valait pas la peine, ou une a échoué et celle-là seule valait la peine. C’est pourquoi sans doute un connaisseur laisse toujours les pièces de choix, une fois atteintes, sur le terrain. Nul ne doit savoir sa déception. Or une jeune fille, excusez-moi de vous le dire, est une pièce de choix ; c’est pourquoi sans doute, il y a tant de tristesse de par le monde.

Ne craignez rien, ma très chère amie, je ne m’écarte pas plus de mon sujet qu’il ne convient ; vous n’avez pas à redouter mes éternelles divagations : j’ai trop hâte de revenir au centre. Je voulais seulement vous dire que l’amour n’a rien à voir avec ce qu’on a fait de lui.

Je ne vous donnerai pas le détail des événements qui suivirent quoique je devine votre curiosité, tout à fait naturelle. Pour la satisfaire, je vous raconterai, un autre jour, un magnifique mois de Mai (si toutefois cela vous intéresse). Le Bal dont je vous ai parlé se passait un 22 janvier ; je vous assure qu’en douze semaines, un amour franchit bien des étapes. Sans doute, vous connaissez la fin de l’histoire (au moins depuis trois minutes), puisque cette lettre a débuté par l’annonce de mes fiançailles, mais je sens votre inquiétude et je veux la dissiper.

“Et ce chasseur”, songez-vous, “dont vous avez si bien ( !) parlé, ne tremblez-vous pas pour lui. L’affaire n’est pas terminée ; êtes-vous sûr qu’il n’obéira pas à la loi ? Quand il la possédera totalement cette proie… ” Ah ! C’est vrai, j’allais oublier de vous le dire. Cela n’a pas tardé : quand à midi je me suis réveillé, la tête pleine encore des fastes de ce bal, où diable était ce chasseur et cette proie ? Il n’y avait plus en ce dimanche ensoleillé qu’un amoureux aussi pressé que le soleil d’hiver. Mais je termine. Vous voyez que j’ai été sage, et vous ressemble étrangement. Et c’est la plus délicieuse de toutes les femmes du monde… ”

… Tu vois, chérie, que même dans mes histoires, j’en reviens vite au même point ! Mais j’en ai assez, de cette fiction. Pas la peine d’aller chercher cette amie inconnue pour lui confier mon amour et mon bonheur. Toi, ma petite fiancée, toi seule sauras à quel degré extrême je t’adore. Sans cesse revient ce désir : je voudrais tant que tu sois avec moi. Il est maintenant onze heures et demie (du matin) ; ma lettre partira donc comme toutes les autres à 2h1/2. Un beau soleil d’hiver, là aussi, triomphe. Mais cette fois, il s’accorde avec mon amour. Il ne lui dit pas qu’il faut attendre la belle saison pour que les fruits mûrissent. Autrefois, mon aimée, nous avons attendu le mois de mai pour nous donner la première part de nous-mêmes. Et ce premier baiser, cette première caresse merveilleuse est venue comme il fallait après les difficiles jours nécessaires à la connaissance de soi. Maintenant, chérie, ce que nous désirons : notre être tout entier, la part vitale de notre amour, ne dépend plus des saisons. Notre amour a gagné le droit de se passer de la leçon du temps puisque désormais il se situe dans l’éternel. Alors, je te le répète infiniment : je voudrais que tu sois là chérie, pour te prendre dans mes bras et te donner mes plus tendres baisers. Je voudrais que déjà tu sois ma femme adorée pour pouvoir te prendre selon mon désir et vivre avec toi la plénitude de mon amour. Tu es ma ravissante petite fiancée que j’aime. Tout ce qui me vient de toi est merveilleux, incomparable. Tes lettres, puisque tu es loin, sont ma joie, ma paix. Quand tu seras tout près de moi, tu seras au-delà des paroles et des mots, ma joie, ma paix, ma tendresse.

Nous serons tellement heureux ensemble. Tu vois, chérie, que l’amour est loin, dédaigneux de toutes les contrefaçons : je t’aime et je désire que tu m’appartiennes. Là seulement sera mon bonheur enfin total. Mais, même loin de toi, je t’aime, et loin de ta présence, de tes baisers, de ta douceur de petite pêche, je t’aime trop pour désirer autre chose. Tu es mon tout. Je t’adore ma déesse chérie et je t’embrasse avec tendresse.

François

J’ai reçu hier soir ta lettre au cachet du 31.1. Je t’envoie La Fleur qui chante d’A. Beucler. Je t’aime, je t’adore, ma jolie petite fille chérie, et te couvre de baisers ma ravissante petite fiancée. Je t’aime.