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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 4 février 1940

FRANÇOIS MITTERRAND REPASSE LE FILM DE SA DERNIÈRE SOIRÉE AVEC MARIE-LOUISE AVANT DE PARTIR AU FRONT.

“IL S’AGIT DU MÊME AMOUR. ET MOI, JE TROUVE QUE C’EST INLASSABLEMENT NOUVEAU”

6 pp. in-8 (199 x 135mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 4 février 1940

Ma chérie, j’arrive de la messe, dite à 8 heures dans l’église du village. Je viens te rejoindre maintenant, te parler, te dire ma tendresse. Mon ravissant petit Zou, il y a un mois et à peu près à la même heure, tu me téléphonais à l’Hôtel du Rhône. Ta si jolie voix du téléphone). La veille nous avions passé notre dernière journée ensemble : pas une minute de ce jour-là n’a quitté ma mémoire, depuis le moment où je suis allé te prendre vers 2h½ devant L’Oriental. Nous avons descendu le Bd. Raspail jusqu’au Bon Marché ; puis nous avons pris un taxi direction l’Hôtel, où nous sommes restés jusqu’à cinq heures (si tu savais comme ta tendresse de ces instants est encore près de mon cœur). Puis nous avons pris le thé chez Édith, avec Colette : tu étais si délicieuse à côté de moi, ma fiancée chérie, dans ce premier rôle de présentation ! Je t’ai raccompagnée chez toi où je t’ai reprise après-dîner ; nous avons retrouvé Édith, Colette et Jacques, pris un taxi pour le Coliseum : trajet en taxi plein de douceur, avec ta main dans la mienne, et la joie en perspective de la soirée.

Et comme tu étais belle, chérie, quand tu dansais un peu plus tard. J’étais si fier d’être avec toi, si heureux. J’ai demandé : quelle est la plus jolie de toutes celles qui sont là ? Je savais bien que c’était toi.

Et notre promenade nocturne sur la colline Montmartre. La merveilleuse sensation de ta présence. Cela m’amusait un peu ces baisers devant les portes cochères ! Comme tous les amoureux du monde, nous avons parcouru les rues avec seulement le désir d’être près l’un de l’autre. Mais ce n ’était pas uniquement amusant, chérie ; je me sentais tellement ému de pouvoir te prendre dans mes bras, et sans rien dire, t’embrasser. Et j’aurais voulu t’emmener, t’offrir enfin un toit qui serait à nous, te garder toute la nuit avec moi, et t’aimer infiniment. Puis notre long retour en voiture jusqu’à Denfert : j’en garde une impression qui durera autant que moi ; ta douceur, ta fraîcheur, ton abandon. Et je me sentais désespéré de te quitter. Si profondément désespéré que pour un peu je serais parti brusquement, sans une parole d’amour. Tu avais, ma douce chérie, ton visage contre mon épaule et je ne savais pas autre chose que ta présence ; j’aurais si facilement ainsi oublié le reste du monde ! J’aurais voulu te couvrir de caresses, t’envelopper de mon amour, et surtout, surtout ne plus te laisser. Te prendre pour toujours. Mon Zou aimé, je t’ai déjà dit tout cela, mais c’est si bon de renouveler par la pensée ces moments si doux. Je sais que tu as compris combien je t’aimais, et que, malgré mon désir, je saurais attendre, t’attendre aussi longtemps qu’il le faudra, car je ne crois pas que le plus grand bonheur puisse se gagner sans sacrifices, sans patience.

Ma toute petite fille chérie, ta lettre d’hier soir (postée le 1er février), m’a apporté cette joie quotidienne qui m’est désormais indispensable. Tu souffres donc toujours, mon tout petit, de tes rhumatismes. Si je pouvais partager avec toi, si je pouvais prendre ton mal tout entier. Un homme c’est un peu fait pour ça, mais une si délicieuse petite fille ! Une fois encore chérie, je suis sûr que mes baisers partout où tu as mal, te guériraient bien vite : je t’assure que ce serait un fameux remède. L’amour guérit bien les peines d’ordre moral, l’inquiétude, le doute, pourquoi ne guérirait-il pas les maux physiques ? Marie-Louise chérie, quand tu seras ma femme, j’emploierai (sans ennui je crois !), ce remède : je te jure que plus rien ne pourra t’atteindre.

Aujourd’hui il pleut. Ça n’a d’ailleurs aucune importance : je suis si bien avec toi (ce serait quand même un peu mieux s’il me suffisait de lever la tête pour voir ton sourire que j’aime tant).

Est-il décidé que tu retourneras habiter à Paris ? Si tu dois souffrir du climat, dépêche-toi d’y aller ! Ce sera aussi pour toi un peu plus gai, et tu sais bien que je serais content de savoir que ta vie n’est pas trop monotone. Ne crains pas chérie de te distraire malgré mon absence : j’ai une confiance entière, absolue, en toi. Et n’es-tu pas ma fiancée, ne seras-tu pas bientôt ma femme ? Tu sais mieux que moi combien il est difficile de vivre sans défaillances quand on frôle mille tentations, mille séductions : mieux que moi parce que tu es trop jolie pour n’avoir pas éprouvé toutes ces choses. Il y a donc deux dangers : prendre ces défaillances trop au sérieux, ou pas assez…

Parfois, je me dis que je ne devrais pas te garder ainsi dans cet amour rendu douloureux par l’absence alors que tu es faite, ma ravissante chérie, pour le bonheur. Je ne suis pas seul à te désirer. Pourquoi m’as-tu choisi, moi qui suis lointain et qui ne peux t’apporter immédiatement “la douceur de vivre”. Dans l’immédiat, beaucoup pourraient sans doute t’offrir davantage. (Je dis “dans l’immédiat”, parce que je suis sûr que sitôt lâché par mes obligations actuelles, je “nous” ferai une vie aussi matériellement que spirituellement heureuse).

Et pourtant, malgré ces pensées qui me visitent, je n’ai pas peur pour notre amour. Nous avons vécu la dure épreuve de la séparation volontaire. Comment avons-nous passé cet “Hinterland” ? Tu me le disais : des rêves ou des cauchemars. Pour moi : une sorte de désespoir latent, de scepticisme angoissé, d’envie de brûler tout ce que j’avais aimé…

Maintenant ma fiancée, mon amour, la vie nous attend. Quand tu seras ma femme, nous aurons cette base essentielle de notre bonheur, qui nous manque encore : ce lien total de nos êtres, physique aussi bien que moral, et devenu sacramental. C’est curieux comme avec toi je me sens de plain-pied : je t’appelle ma toute petite fille et j’aime t’appeler ainsi, mais je te parle comme à une femme, un peu comme si tu étais déjà ma femme. Et je ne crois pas avoir tort. Il est bon que maintenant tu saches l’intensité de mon désir car je t’aime, ma bien-aimée, et ne veux pas te cacher combien, comment je t’aime.

Quand tu seras à moi, chez nous, nous aurons de si belles heures, pleines du don de notre amour. Alors je te dirai inlassablement que la vie est belle près de toi, douce, enivrante. Elles sont insupportables ces limites ! Je comprends que l’état des fiançailles n’est pas encore le plus heureux : l’amour exige plus. Je désire tant ce jour où je vivrai avec toi. Nous serons de ceux, chérie, que l’accord de tous les désirs mène à la plus belle entente spirituelle. Nous ne laisserons rien de côté. Pour moi, tout est inséparable. Nos promenades dans Paris sont pour moi le symbole de notre amour : nous marcherons l’un contre l’autre, attentifs au mouvement de la rue, aux devantures des magasins. Nous ferons attention à ce monde extérieur autant qu’il le faudra : pour que lui aussi ne nous néglige pas. Mais c’est de notre cœur que viendra notre seul bonheur, ce cœur qui guette un sourire, un aveu, qui devine la signification du silence, et qu’un seul désir emplit : celui de vivre infiniment d’amour.

Autrefois, nous avions nos chères et délicieuses caresses, nos baisers, la douceur de notre présence. Oh ! Ma chérie, qu’il sera doux notre mariage avec toutes ses promesses. Nos caresses, nos baisers seront encore plus merveilleux, notre présence plus sûre…

Pardonne-moi, chérie, cette éternelle lettre d’amour. Tu vois que je ne cesse pas de te dire que je t’aime. Si je te dis les mêmes choses, comprends-moi ! Il s’agit du même amour. Et moi, je trouve que c’est inlassablement nouveau. Je t’aime mon Marizou chou chéri et je t’embrasse avec amour. À ce soir.

François