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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 4 février 1940

FIANÇAILLES ACCORDÉES.

“J’AI REÇU UNE LETTRE DE TON PÈRE. IL ME DIT : “JE VIENS AUJOURD’HUI VOUS DIRE QUE C’EST AVEC JOIE QUE J’AI DONNÉ LE CONSENTEMENT DEMANDÉ”

4 pp. in-12 (198 x 134 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 4 février 1940

Ma toute petite fiancée chérie, je viens de recevoir ta lettre postée le 2 : je l’ai lue avec émerveillement. J’y trouve tellement ce que je souhaitais, ce que je désirais de toi, ce que je n’osais à peine espérer : ta tendresse gaie et triste à la fois, et si douce, si pleine d’amour. Je suis très ennuyé de te savoir toujours fatiguée : je voudrais tant que toi au moins soit épargnée par la souffrance ; mais il vaut mieux que tu restes au lit : sois très prudente, ma chérie, et ne te fatigue pas inutilement. J’en reviens toujours au même regret : si j’étais près de toi, je ne te quitterais pas avant d’avoir chassé ce mal ; tu verras comme plus tard je te soignerai bien, comme je te veillerai avec amour.

Ne crois pas, chérie, que l’absence me fait t’imaginer plus merveilleuse que tu n’es. Je me défie beaucoup de ces sentiments fragiles basés sur des rêves seulement : mais je sais quand même, et je crois que tu es la plus merveilleuse des fiancées : j’en ai déjà des preuves si douces. Je n’ai jamais connu plus de bonheur que près de toi et je suis sûr qu’il n’y a pas de femme au monde, mon aimée, qu’il soit si bon d’aimer, dont il soit si bon d’être aimé. Alors ne me gronde pas trop, mon amour… Oui, ma chérie, je t’ai toujours aimée, même pendant notre séparation. Je me rendais tellement compte que toi perdue, jamais je ne retrouverais le bonheur, ce bonheur auquel j’avais goûté. Tu as eu raison d’être certaine de la joie que j’aurais à te voir revenir. Tu vois que je suis plein d’humilité : crois-tu que si, vis-à-vis de toi, mon orgueil triomphait, je t’avouerais ainsi ma dépendance ? Chasse bien vite cette crainte et cette timidité pour ne garder que ta confiance en toi : j’accepte une domination, ma bien-aimée, une seule : la Tienne. Tu es ma toute petite déesse, ne l’oublie pas. Une déesse que je protège et que j’adore, auprès de laquelle je me sens tout-puissant mais aussi tout petit, désireux de rester à ses genoux. Ma force est (sera) de t’aimer de tout mon être, c’est aussi ma faiblesse. Douce et chère faiblesse, puisque je t’aime.

Ce soir, j’ai reçu une lettre de ton père. Il me dit : “je viens aujourd’hui vous dire que c’est avec joie que j’ai donné le consentement demandé. Une joie mêlée de tristesse et d’inquiétude, car les circonstances actuelles se prêtent mal à l’édification de projets d’avenir… Nous vous donnerons, le moment venu, notre petite fille avec joie… Votre père a été d’accord avec moi sur ce point : des fiançailles oui, pour bien marquer la volonté et la sincérité de nos enfants. Mais pour donner à ces fiançailles leur consécration normale, attendre l’avènement que nous ne pouvons que souhaiter prochain, de jours meilleurs… ”.

Voici donc, ma Marie-Louise, un point éclairé : nos fiançailles auront lieu dès que possible (ma permission de détente). Pour notre mariage, attendre… Tu sais, chérie, ce que je te disais : allons pas à pas. Quant à cette “consécration normale”, c’est à dire le mariage, elle s’imposera d’elle-même lorsque nous serons fiancés officiellement. Et qui sait ? Les événements seront peut-être favorables. De toutes façons, tu connais notre programme.

Ma bien-aimée, je ferai tout pour concilier ton bonheur et le désir ardent que j’ai de te prendre pour toujours : j’ai tant hâte aussi que tu m’appartiennes, car je t’aime intensément, profondément, et je ne puis me contenter d’un amour limité ! Mon amour, dis-moi que mon exigence n’est pas trop grande : tu es si petite et faire de toi ma femme, n’est-ce pas risquer de briser ta vie… Mais je t’aime et te désire tant. La guerre ne cédera-t-elle pas devant nous si nous avons foi en nous ? Ta certitude et ta confiance, Zou chéri, sont tellement puissantes, comment n’agirais-je pas selon tes désirs ? Ces désirs qui me comblent de bonheur.

Je ne te raconte rien de ma vie, car elle est assez monotone : si je t’annonce qu’aujourd’hui je suis de service, que demain nous allons creuser des fossés anti-chars, etc., ça ne te dira pas grand-chose. D’ailleurs, toute mon histoire réside dans les pensées qui te concernent. Il m’arrive bien souvent de me promener longuement vivant en esprit avec toi, te parlant, te confiant mes rêves, te disant mon amour, et rêver à ce que sera notre vie, ce n’est pas difficile avec les souvenirs si doux de notre vie passée. Or, tout ce bonheur sera merveilleusement multiplié par la possession totale de notre amour… Notre mariage, nos premières journées, nos premières nuits et toute la suite éblouissante… Si j’imagine tout cela d’après mon bonheur que j’éprouve à t’aimer, même loin de toi, qu’est-ce que sera, ma chérie !

Je continuerai cette lettre demain matin. Je pars me coucher. Bonsoir mon amour. Bonsoir ma petite chérie. Comme tu seras ravissante, ma petite femme chérie toute à moi. Dors bien.

Fr.