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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 7 février 1940

LA VIE DES TRANCHÉES : FOSSÉS ANTI-CHARS ET BOUE.

FRANÇOIS MITTERRAND ENTRE DANS LES SONGES DE CATHERINE LANGEAIS.

IL A CONSCIENCE D’ÊTRE “UN HOMME DE PREMIER PLAN”

7 pp. in-8 (190 x 135mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 5 février 1940

Ma petite déesse chérie, je viens de lire ta lettre du 3 et j’y réponds immédiatement. Aujourd’hui ma compagnie est allée aux fossés anti-chars, mais moi je suis resté au village pour m’occuper d’un déménagement nécessité par l’arrivée de nouvelles troupes. Demain matin à 7 heures, j’irai à mon tour aux tranchées : j’y resterai jusqu’à 16h30. Le dégel cause des inondations considérables, les chemins sont bien ces fleuves de boue si souvent décrits, les rues du village sont parcourues de petits torrents qui déferlent des collines. Le travail des hommes est rendu très pénible par ces circonstances ; ils mènent vraiment une vie misérable. Pour moi, j’ai tes lettres, celles que je t’écris, mes pensées qui vont perpétuellement vers toi ; aussi, quelques lectures et malgré tout une culture qui me sert à tout supporter comme expérience, qui me permet de juger un peu mieux les raisons et les buts de notre effort. J’arrive donc, malgré des difficultés nombreuses issues surtout de la sorte de “déclassement” que me vaut mon grade, à résister à une ambiance très dangereuse, très morbide. Je me dis que les hommes de premier plan ont toujours dû vaincre à l’origine des épreuves apparemment insurmontables. Souvent, je m’arrête au bord de la révolte : alors je pense à toi et je me contiens. Mes rapports avec mes hommes sont bons : ils me suivent bien, bien qu’ils m’estiment “peu liant” et taciturne. À mes camarades, je ne dis jamais rien de ma vie, de mon passé : ils s’étonnent toujours de me voir écouter leurs histoires sans raconter la mienne. Mes supérieurs me jugent froid, trop fier et trop indépendant pour réaliser le type du bon militaire… Ils ne se rendent pas compte que si je désire remplir absolument mon rôle de soldat, je ne tiens pas du tout à devenir militaire…

À vrai dire, je souffre un peu de ma solitude, car j’aime avec mes amis les longues conversations ; certains jours, avec ceux que j’aime, je suis très loquace : j’abandonne cette réserve de l’esprit que je crois nécessaire à sa tenue, à sa finesse.

Le froid, la pluie, la mauvaise nourriture et le mauvais logement ne me gênent pas beaucoup, car je m’adapte facilement, mais la moindre erreur, le moindre égarement du jugement ou de la sensibilité (égarement à faux, ne confonds pas avec : folie, fantaisie), m’irritent lorsqu’ils font force de loi. Je n’aime pas la bêtise officielle, or je m’aperçois que devant l’immense gabegie intellectuelle, il vaut mieux se taire. Tu sais bien qu’on ne pardonne qu’aux puissants… Alors, je concentre ma volonté et j’attends ce jour où moi, je serai puissant.

Excuse-moi, chérie, de te parler ainsi de moi, mais il est bon que tu saches mes occupations, mon état d’esprit, pour mieux me comprendre. Constate ta puissance, ma bien-aimée : très souvent, lorsque je me sens sans recours, la seule lumière capable de m’éclairer est ton amour. Je t’assure que tu es aussi indispensable à mon équilibre intellectuel qu’à mon bonheur et à ma paix physiques, si je puis dire. Tu es toute la douceur de vivre, et c’est là, la force, le secret de notre amour. Dans ces deux mots, “je t’aime”, dans nos baisers et nos caresses, je mets tout mon être. Plus tard aussi, Marie Zou chéri, lorsque nous serons complètement unis, parfaitement et merveilleusement l’un à l’autre, songe que dans ces instants où je te prendrai toute à moi, toi aussi tu posséderas tout mon être. C’est cela qui fera le prix de notre amour : ne jamais fractionner le don de soi. Que l’esprit et le corps s’accordent parfaitement. Qu’on n’ait même jamais à prononcer ces deux mots : corps, esprit. Nous ferons un tout, mon amour : il y a toi, il y a moi : il y aura Nous, cette union qui nous donnera le bonheur.

Ta lettre m’intéresse beaucoup. Cette histoire que tu te racontes à toi-même, j’aimerais tant la connaître ; mais connaître déjà l’existence de cette histoire retient mon intérêt ; je m’étonne que jamais personne n’ait eu le droit d’y pénétrer dans cette rêverie d’avant le sommeil : cela prouve une indépendance de pensée qui me ravit. Que moi maintenant j’aie cette délicieuse permission, tu ne peux savoir avec quelle délicatesse je veux en profiter. Je voudrais prendre ainsi possession de toi avec ferveur, avec une tendresse infinie, avec toute la douceur de mon amour. Comme les caresses dont je rêve, le jour où tu m’appartiendras, (et elles seront douces, merveilleuses, ma chérie. Je voudrais tant que tu sois bienheureuse), je veux que mon entrée dans tes songes, dans tes rêveries idéales soit escortée de mille précautions, d’une tendresse inexprimable. Devant le monde comme en face de nous-mêmes, nous serons étroitement enlacés, liés : nous rendrons vivant le bonheur. Tous envieront la paix de notre union, de nos visages. Je n’imagine pas l’impossible, mon tout petit Zou chéri : nous sommes au point de départ et nous pouvons tout, construisons dès maintenant notre bonheur. Est-ce que l’image que je t’en propose te plaît ? Notre amour sera comme un de tes rêves, une de tes songeries qui précèdent ton sommeil : ta pensée est alors si absorbée par l’attente d’un personnage inconnu, si attentive à son apparition, que tu retiens même ton souffle, et tout autour de toi s’arrête presque de vivre. Tu n’imagines même pas ce visiteur : l’imaginer serait le diminuer. Tu attends ; seulement t’envahit le désir immense, presque désespéré de reconnaître celui que tu attends, et que pourtant tu ne connais pas. Un peu de son sourire, ou de sa hâte, ou au contraire de sa nonchalance, l’allure indéfinissable de sa démarche, l’éclair imperceptible de son regard suffiront peut-être à détruire l’espoir qui t’étreint. Ce n’est pas lui… Mais insensiblement ton désir mue en une sorte de certitude encore inconsciente. Il approche, il est là. Et là finit le rêve. Il est là et tu n’es plus endormie : c’est le réel qui s’impose. Mais il n’y a pas de transition. C’est maintenant la certitude. Et ce n’est pas étonnant, car tu es dans ses bras et c’est infiniment doux. Et tu te donnes pour toujours à ce personnage que tu as maintenant reconnu. Tu vas pouvoir t’endormir blottie contre lui. Tu lui appartiens.

Comprends-tu chérie ? Il n’y a pas eu de transition entre le rêve et la réalité, entre l’attente de ton esprit et le bonheur de tout ton être. Et moi, je te garde dans mes bras, je t’enveloppe de mon amour. Tu peux t’endormir, mon aimée : je veillerai sur toi, tu ne connaîtras plus les blessures mais la douceur. Tu ne connaîtras plus que notre amour.

Mon Marizou chou, je continuerais ainsi toute la nuit ces pages tant je suis bien avec toi. Tu vois que la correspondance régulière ne tarit pas nos ressources d’amour ! Au contraire, plus va et plus j’ai à te dire.

Je m’arrête malgré tout car il me faut dormir si je veux être solide demain ! Ma ravissante petite fille tu es belle. Tu es ma merveille. J’ose à peine imaginer le bonheur de notre mariage : et pourtant, nous le vivrons un jour. Ah ! Oui, chérie, comme j’aimerai vivre à tes genoux, faire tout pour toi, pour que tu sois heureuse.

Tes lettres sont si délicieuses. Elles constituent ma vraie nourriture.

Je t’aime, je t’aime, ma fiancée. Je voudrais pouvoir caresser tes cheveux, sentir la fraîcheur de ton visage, et t’embrasser. Te sentir aussi toute contre moi, bien à moi. Et puis, avant de me redonner tes lèvres avant de me dire bonsoir, je voudrais tant voir ton sourire. Bonne nuit, mon amour.

François