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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 7 février 1940

LA BAGUE DE FIANÇAILLES. FRANÇOIS MITTERRAND DONNE DES INSTRUCTIONS À MARIE-LOUISE TERRASSE POUR QU’ELLE FASSE TIRER SON PORTRAIT CHEZ HARCOURT.

“JE T’AIME SOUVENT DE MANIÈRE UN PEU PAÏENNE !”

8 pp. in-12 (199 x 135 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 7 février 1940

Ma petite pêche chérie, hier soir deux lettres de toi m’attendaient à mon retour du chantier (celles du 4, Valmondois et Paris) et j’ai la même réaction que toi : je préfère une lettre quotidienne qui me permet de sauver chaque journée… Mais j’aurais mauvaise grâce à me plaindre si je songe à ma joie lorsque je reçois deux lettres, double preuve d’amour. Après dîner, j’ai commencé une lettre pour toi, mais j’étais si fatigué qu’en la relisant ce matin, je la juge à peu près incompréhensible. Alors je recommence et ça ne m’ennuie pas du tout ! Ce matin, j’ai un peu de tranquillité, car je reste au cantonnement ; il m’a fallu courir après un appareil de tir contre avions, ce qui fait qu’il est maintenant plus de neuf heures alors que je voulais m’installer en ta compagnie de très bonne heure !

Le travail aux tranchées est éreintant, car nous restons dix à onze heures durant, debout, dans une boue collante ; le dégel a donné naissance à une multitude de ruisseaux qui raclent les coteaux… et n’ont pas d’autre but que de se donner rendez-vous au fond des tranchées ! Ma chérie, excuse-moi, mais j’ai envie de te dire que je t’aime ! Que tu es merveilleuse, ravissante, délicieuse, qu’il est bon de t’aimer et infiniment doux de t’avoir tout contre soi.

Tu me demandes de te dire que je songe souvent au jour où nous serons totalement unis. Je crois que je ne fais que ça ! Oui, mon amour, je t’aime et je te désire et je rêve au jour où tu seras à moi. Autant mes jours sont longs et monotones, autant je sais qu’ils seront brefs lorsque tu seras avec moi, autant mes nuits sont mornes, faites seulement du sommeil commandé par ma fatigue, autant je sais qu’elles seront merveilleuses lorsqu’elles seront faites de toi et de notre amour. Comme tu seras douce, fraîche, (et si belle), dans mes bras, ma chérie, lorsque le reste du monde étant aboli, tu me donneras toute ta tendresse, lorsque tu te donneras à moi, à moi qui t’aime plus que tout. Pensons souvent, ma toute petite fiancée, à ces moments : ils nous aident par leurs promesses à vaincre la tristesse de l’attente. Et comme tu me le dis : ils viendront certainement.

J’aime beaucoup aussi que tu veuilles maintenir toujours ce “nous deux” envers et contre tous les obstacles. Nos enfants, pour toi, mon travail, pour moi, ne devront pas en effet nous faire oublier que notre amour doit rester l’essentiel. Un homme est toujours un peu jaloux de la tendresse que sa femme distribue aux autres, et une femme, je crois, est toujours un peu jalouse des ambitions, des joies, que l’homme éprouve hors de son foyer. Évitons ces écueils. Nous n’oublierons, mon Zou, jamais, ce “nous deux” (ton expression me plaît) et je conçois ma vie, notre vie, exactement comme toi. Tu seras toujours pour moi la première (au fond, la seule) ; je devrai être pour toi le premier, le seul. Lorsque tu me verras inquiet, abattu pour des raisons quelconques, n’oublie pas non plus, ma bien-aimée, que ton sourire et tes baisers vaincront tous mes soucis. Dans le don que tu me feras de toi, je puiserai une nouvelle force. Tu vois que tu peux faire de moi ce que tu veux ! Car je t’adore et ne désire que toi. Comme tu es puissante, chérie.

Quant tu y auras réfléchi, réponds-moi sur ces deux points : quoique nos fiançailles ne pourront avoir lieu qu’à l’occasion de ma permission de dix jours (mais déjà un mois s’est écoulé…), il faut penser dès maintenant à ta bague de fiancée. Dis-moi où sont tes préférences (pierre, taille, etc.) ; je les transmettrai à mon père qui se chargera des recherches ; évidemment, il ne s’agit que d’une première indication permettant de fixer un premier choix, car tu pourras choisir de visu. N’hésite pas à me dire exactement ce que tu désires et préfères. Je veux que tu aies ce que tu aimes et ce qui te plaît. Cette bague à ton doigt, mon amour, il est si doux d’y penser, car elle signifie plus qu’un premier acte officiel, elle est aussi le symbole de nos promesses, de nos désirs, de notre lien.

Deuxième point : dès que tu seras rétablie, je voudrais que tu ailles chez un photographe, à titre d’indication : Piaz (Champs-Élysées), le Studio Harcourt, Garban (Gds Boulevards), travaillent bien. Tu ferais faire 3 poses. La première de profil (ton profil si pur, qui me ravit tellement), la deuxième de face ou de 3/4, où tu aurais l’obligeance de sourire (tu sais que j’aime ton sourire : j’ai, ou bien l’envie de me mettre à tes genoux et de te dire que tu es ma délicieuse petite déesse, ou bien le désir de prendre tes lèvres, de baiser ce sourire et de l’emporter avec moi, bien imprimé en moi). Pour la troisième, tu choisirais selon ton désir. Tu prendrais 2 photos de chaque pose, soit six photos de grand format (18 x 24 par exemple), plus une photo de chaque pose en format “carte postale”. Tu m’enverrais ces trois dernières. Pour toi, c’est-à-dire pour nous, tu garderais 2 ou 3 grands clichés et tu disposerais des autres à ton gré (on pourrait en donner une à Jarnac). D’ailleurs, nous ferions tirer, si besoin était, un plus grand nombre d’exemplaires, je me charge évidemment de la question pécuniaire. Je te ferai parvenir le nécessaire à temps. Voici comment je vois ces photos (dis-moi ton avis) : elles pourraient représenter ton visage, avec le cou, la hauteur des épaules et la naissance de la gorge ; pour la coiffure, j’ai une légère préférence pour celle que tu avais lorsque je t’ai connue au Bal de N.S. (rejetée en arrière, d’une seule courbe) : elle me plaît beaucoup par tout ce qu’elle signifie : l’apparition de ta beauté et de ton amour dans ma vie (remarque que toute autre coiffure me plaira aussi : tout te va). Quant au modelé, tu peux parfaitement supporter une lumière précise. Si tu préfères un certain contraste d’ombre et de lumière, agis à ta guise. Mais il vaut mieux éviter le flou qui a été plutôt inventé pour renflouer… Tes traits sont tellement purs et fins que tu n’as rien à craindre de la vérité ! Encore quelques détails : en principe, j’aimerais mieux que tu ne portes rien d’ajouté : collier ou quoi que ce soit dans les cheveux (je te dis cela, parce que certains photographes d’art en sont partisans). J’aimerais aussi tes épaules nues, ou bien revêtues d’une robe extrêmement simple (ton corsage “bruyère” de Noël p. ex.). En somme (et cela, tu dois le savoir sans doute par goût, et parce que, aussi, tu as dû parfois te voir dans un miroir !), je voudrais qu’il n’y ait quasiment que toi sur ces photos : tes cheveux en arrière, rejetés en souplesse pour montrer leur belle courbe, ton front dégagé (je le trouve beau), ton visage et tes épaules avec leur splendeur (je t’aime souvent de manière un peu païenne !).

Tu dois trouver mes demandes sans fin, ma ravissante ! Mais ne te plains pas si je t’aime telle que tu es. Je suis tellement émerveillé par toi. Tu es plus belle que n’importe quelle parure. Et c’est heureux, car lorsque tu m’appartiendras, lorsque tu me donneras cette merveille que tu es, mon amour, je t’assure que je serai plus ébloui encore (et ce n’est pas peu dire) que lorsque je te vois parée pour le monde. Je sais d’ailleurs que tu es de mon avis sur “ta” vérité esthétique, mais pour certains détails, dis-moi ce que tu penses, ce que tu estimes préférable.

Mon père ira à Paris vers le 25. J’espère que tu seras levée à cette époque. Mon petit chou Zou jolie, je voudrais tant que ta fièvre parte (tu ne me le dis pas, mais tu dois souffrir de ces mauvais rhumatismes, et ta souffrance me fait mal). Dans une de mes dernières lettres, je te demande de me décrire ta “tenue” de petite fille obligée de rester au lit. Que vois-tu devant ton lit ? Qu’y a-t-il autour de toi ? Le soir quand ta cousine rentre, parlez-vous beaucoup ? Est-elle “sympathique” ? Je te poserais infiniment des questions. Il te faudrait écrire un journal pour répondre à toutes ! Mais tu le feras au moins peu à peu.

Tu vois, ma douce chérie, que je profite bien de ma liberté de ce matin : je te la donne toute entière. Mais ce n’est guère méritoire ! C’est le contraire qui le serait ! C’est si bon d’être avec toi. Évidemment, nous sommes obligés de nous contenter d’ersatz ! Nos lettres sont le seul moyen d’exprimer notre amour, mais ce serait encore mieux si, au lieu de t’écrire ma tendresse, je pouvais te la murmurer, te la dire. Si au lieu de t’envoyer mes plus doux baisers, je pouvais te serrer contre moi et rester longuement ainsi, à goûter véritablement ta présence, la fraîcheur de ton visage. Si je pouvais prendre tes lèvres et te donner avec un amour infini ces baisers qui remplacent toutes les paroles, et qui sont pour l’instant la plus merveilleuse affirmation de notre bonheur ; en attendant plus encore. Tu vois, mon aimée, que je te dis mon amour comme si tu étais déjà ma délicieuse petite femme. Mais ne l’es-tu pas un peu, ma femme, à laquelle m’unissent tant de souvenirs et de rêves. N’es-tu pas ma fiancée chérie, désireuse de m’appartenir ? Alors je te dis mon amour, et j’attends ce jour où pour toujours nous aurons le droit de nous aimer infiniment. Notre mariage, ma chérie, comme nous le ferons beau. Je t’aime.

François