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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 8 février 1940

JALOUSIE. MARIE-LOUISE TERRASSE COURTISÉE PAR UN AUTRE

4 pp. in-8 (199 x 135mm), encre noire et crayon de papier. 

CONTENU : 

Le 8 février 1940

Ma fiancée chérie, ta lettre à peine reçue et lue (celle écrite le 5 et postée le 6 (8h20)), j’y réponds. N’est-ce pas, chérie, que nous aurions méprisé une grande richesse si nous n’avions pas écrit ces lettres quotidiennes ? Tu ne peux savoir combien j’ai été heureux de voir que tu ne t’en lassais pas : je t’aurais écrit lettre pour lettre par volonté de laisser ton amour parfaitement libre. Mais toi, mon aimée, tu as deviné, tu m’as comblé. Et maintenant, cette correspondance est devenue indispensable à notre bonheur. Chaque fois qu’au courrier j’aperçois ton écriture, la vie devient subitement plus belle.

Je me demande parfois si je te dis bien mon amour. Je voudrais trouver des mots capables d’exprimer un sentiment très simple : cette adoration que j’éprouve pour toi ; (elle est faite de ravissement, de désir, de certitude ; aussi, d’élévation : car notre amour ne sera pas seulement l’accomplissement de cette union que nous souhaitons tant, mais aussi une perpétuelle volonté de perfection).

Voilà plus d’un mois que je t’ai quittée ; et cette lettre est pour moi toute semblable à celle que je t’écrivais dès le 4 janvier : pas plus éloignée de toi. J’ai reçu hier soir deux lettres d’amis… qui me félicitent de mes fiançailles. L’un me dit (il est marié) : “tu verras que le mariage est plus beau que le plus magnifique des rêves”. Je ne l’ai pas attendu pour croire que notre mariage sera plus beau que tout. Que dirait-il alors s’il te voyait ! Tu m’écris, mon Zou, que tu es follement heureuse de penser que nous nous fiancerons à la première occasion… et comme je puis t’en dire autant, essaie d’imaginer, mon “clochard chéri”, ce que sera notre bonheur : cette fois, plus de portes cochères pour nous abriter ! (Ce sera même un peu regrettable : c’est un si doux souvenir). Mais dix jours de suite nous pourrons nous aimer follement… Et quand ce sera pour toute la vie !

N’est-ce pas, chérie, que nous ensorcellerons la guerre par notre certitude du bonheur ? Il n’est pas possible que le jour de notre union n’arrive pas. Il n’est pas possible que toi, ma ravissante, tu ne m’appartiennes pas. Tu seras à moi, il le faut ; tu seras ma toute petite femme plus douce et plus savoureuse qu’une pêche. Tu me l’as dit : tu es tellement faite pour moi. Et moi, je suis tellement fait pour te prendre et t’aimer (ce qui est une manière de t’appartenir).

Tu as raison de me dire que tu as reçu une lettre d’un autre que moi, qui te parle “d’amour” (Il est si évident que d’autres que moi doivent te vouloir !). La marque de confiance que tu me donnes en me prévenant me touche infiniment : c’est là, la confiance qui doit toujours exister entre nous. Je ne suis pas jaloux puisque je sais que tu m’aimes (je le serais sans doute autrement). Parfois, je m’inquiète en pensant à notre séparation car il n’est pas possible que toi, si jolie, ne sois pas l’objet de nombreuses attentions qui peuvent te troubler. Mais c’est une inquiétude instinctive, qui ne dépasse pas le domaine de l’instinct : j’ai trop de foi en notre amour pour admettre son fléchissement.

Je t’ai déjà dit que j’étais plutôt jaloux, mais notre séparation de l’an dernier m’a prouvé que mon amour était infiniment plus fort que ma jalousie, puisque j’ai pu vivre plusieurs mois en continuant de t’aimer, tout en sachant parfaitement qu’il était impossible qu’une fille aussi ravissante que toi ne soit pas très entourée, très adulée. Certes, j’en ai souffert ; mais j’étais prêt à te reprendre : que m’importaient les sentiments des autres ? Je savais que toi seule, tu déciderais. Et, rien, tu entends, rien ne comptait à côté du prix de ton amour et du don que tu me ferais de toi.

Et puis, comme tout cela est loin. Maintenant, c’est notre amour qui triomphe. Seule la guerre empêche la réalisation de tous nos désirs, la réalisation très proche. Sans elle, je te jure, ma chérie, que tu serais à moi sans tarder.

Ne trouves-tu pas assez extraordinaire de parler de “nos” enfants ? Que des êtres puissent venir de toi et de moi, de notre union, de la réalisation merveilleuse de notre amour ? Et pourtant, tout cela passe encore après toi. Mon amour est pour toi. Quand je pense à notre union, je ne pense qu’à toi. Ma belle, ma ravissante petite fille. Ce mariage n’a pas l’air du tout d’être un mariage de raison ! Puisque la “raison” (ou tradition chagrine) veut que la femme passe après les enfants ! Toi, tu es tout pour moi. N’oublie pas que tu es ma déesse et qu’on adore une déesse. Est-il permis quand même, mon amour, de presser doucement cette déesse contre soi, de pousser l’audace jusqu’à baiser son front, ses yeux et même ses lèvres ? Est-il permis de l’aimer comme si elle était une petite fille délicieuse, comme si elle était une femme auprès de laquelle on devient soudain tout-puissant ?

François

[Apostille :] Guéris vite, mon amour. Ne t’ennuie pas trop. Je t’aime. Je suis toujours auprès de toi mon délicieux Marizou chou.