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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 10 février 1940

JOURNÉE PASSÉE AU FOSSÉ ANTI-CHAR.

PRÉPARATION DES FIANÇAILLES À VENIR, BAGUES, PHOTOS.

“J’AIMERAIS EMBRASSER TES MAINS QUI TRAVAILLENT POUR MOI” : MARIE-LOUISE TRICOTE UNE ÉCHARPE POUR SON FIANCÉ

4 pp. in-12 (165 x 126mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 10 février 1940

Mon ravissant Zou que j’aime, je suis encore atteint par la tristesse que j’ai éprouvée hier soir en ne voyant rien de toi au courrier. Je sais bien que les correspondances de trains sont souvent troublées, mais comment me raisonner alors que ma joie dépend uniquement de tes paroles d’amour ? Et puis, si j’ai une confiance absolue en ton amour, je redoute une aggravation de ta fatigue. Alors je m’inquiète. Heureusement qu’il est 1h 30 et qu’à 4 heures le courrier d’aujourd’hui sera là avec, je l’espère, ton écriture si désirée… (Je mets chaque jour ma lettre avant la levée qui a lieu au Bataillon à 14h30. Ma lettre va ensuite au P.C. du Régiment, d’où elle est expédiée sur le S.P. 166, qui te la fait parvenir). (Tes lettres mises avant 8h20 du matin à Valmondois m’arrivent deux jours après. Par exemple, ta dernière lettre datée sur le cachet postal : 6 février 1940, 8h20, m’est parvenue le 9 à 16 heures).

Mon emploi du temps actuel est celui-ci : départ à 7 heures pour le chantier qui se trouve à 3 km au nord du village. Nous empruntons un chemin de flanc qui se perd dans les champs. Beaucoup de boue : par-dessus les chevilles. Puis, nous restons au fossé anti-chars jusqu’à 16 heures. Les hommes travaillent durement, car il se produit des éboulements et quand la terre n’est pas trop boueuse, c’est qu’elle est gelée. Pour moi, je donne des indications et surveille l’exécution. C’est moins réchauffant. Aujourd’hui, par exception, on nous a fait revenir au cantonnement à midi, en vue d’une prise d’armes et je puis t’écrire tranquillement.

Mon Marizou, je t’adore : tu es mon délicieux petit chou, ma petite fille plus jolie qu’un amour, ma fiancée. En voici des titres ! (Pas de gloire !). Tous les garçons qui te voient sont obligés de t’aimer (toi, tu n’es pas obligée de les aimer tous : et voilà mon titre de gloire, à moi : c’est moi que tu aimes). Je n’ai rien vu de plus ravissant que toi (ne me dis pas que j’ai vu peu de choses).

Et que dirai-je quand tu seras tout-à-fait à moi, quand tu seras ma femme et non plus une jeune fille dont il ne m’est permis d’embrasser que le bout des doigts (peut-être plus : mais c’est de surcroît, et par une mesure d’extrême bienveillance !). Chaque soir, il faudra que tu me dises que tu n’es que ma petite fille, qu’une toute petite fille qui se donne à celui qu’elle aime, et non pas une déesse tellement lointaine : sans ça, je serai capable de faire du Panthéisme et de passer mon temps à tes genoux, ou bien à baiser tes chevilles comme on faisait en Égypte (je crois). Ce qui serait très malheureux pour mon orthodoxie et peut-être aussi pour la douceur de notre amour.

Ma fiancée chérie, que nos fiançailles aient été décidées pour ma prochaine permission, constitue un très grand pas. Je prie Dieu de résoudre mes contradictions : de soumettre ma raison aux désirs de mon cœur et de donner au cœur la force de contenir ses exigences. En effet, si je suis décidé à être patient ainsi que je l’ai dit à ton père, que la sagesse ne s’étonne pas d’être vaincue à la première occasion favorable. Bien vite nos fiançailles paraîtront éternelles à tous (et à nous les premiers). Car elles sont en effet un état agréable s’il dure peu, et désagréable et illogique s’il se prolonge. Notre mariage s’imposera de lui-même. Je souhaite ardemment qu’à ce moment la guerre ait atténué ses rigueurs (qui ne vont pas tarder à s’affirmer). Mais il est impossible de vivre seulement avec des joies promises. L’amour vrai, profond, ne peut se contenter d’un interminable prélude. Il veut tout : et moi, chérie, je te veux toute, j’ai besoin de t’avoir tout à moi car je t’aime. L’amour vrai aussi sait être patient et sait résister au temps… comment tout allier ? Mon amour, je compte beaucoup sur toi pour m’apprendre à être patient, pour que tu me dises que notre bonheur ne doit pas contredire la sagesse… Moi, je t’adore et ne sais pas autre chose.

Tu as reçu ma lettre au sujet de ta bague et des photos (le studio Harcourt est au 8 bis, rue Christophe Colomb, Paris, 8eme). Pour le cache-col que tu me tricotes si gentiment, les mesures sont bien celles que je veux pour ne pas être gêné tout en ayant le cou abrité. Tu peux toutefois aller jusqu’à 70 centimètres. J’aimerais embrasser tes mains qui travaillent pour moi. Écris-moi toujours ces lettres que j’aime. Dis-moi que tu m’aimes et que tu veux être à moi. Je te prends contre moi, mon Zou aimé et je te donne mille baisers tous pleins de ma tendresse. Par cette belle journée, comme il serait bon de vivre avec toi et de t’aimer.

François

[Apostille :] Voici encore trois photos, mieux que les autres et qui valent surtout par le paysage et l’atmosphère. Je t’adore.