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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 11 février 1940

“MON AMOUR EST UN PEU FOU”.

LONGUE LETTRE DU “CANTIQUE D’AMOUR QUI CHANTE TOUTE LA JOURNÉE”

8 pp. in-12 (165 x 125mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 11 février 1940

Ma douce chérie, si tu m’avais vu cet après-midi, tu m’aurais cru fou. Après déjeuner, je t’ai écrit à toute allure ma lettre quotidienne ; je t’y ai dit mon inquiétude devant ton silence de deux jours, puis j’ai erré dans les rues du village, ne pouvant me fixer nulle part. À mesure que l’heure du courrier approchait, je sentais une véritable angoisse m’envahir. Aurais-je une lettre ? Que devenais-tu ? Je ne formulais aucune hypothèse. Quand le vaguemestre est arrivé à la popote où a lieu chaque jour la distribution, je t’assure que mes jambes tremblaient nerveusement. J’étais hypnotisé. Tu vas me juger bien faible et par le même fait, tu comprendras mieux la force de mon amour. Tu es une déesse terrible, tu as pris possession de moi avec une puissance contre laquelle je ne peux rien. Et que sera-ce lorsqu’en te donnant toute à moi, tu m’auras pris tout entier ? Comme l’amour est trompeur ! Le jour où tu seras ma douce petite victime abandonnée, le jour où me sera offerte parfaitement cette merveille chérie que tu es, je pourrai bien prendre une allure de vainqueur ! Plus rien ne me restera qui ne soit infiniment à toi. Quel humble vainqueur, quel vainqueur enchaîné, quelle victime heureuse je serai. Je serai à toi, ton bien, mon aimée.

Non, je ne t’aime pas trop. Non, je ne serai pas déçu. Non, je ne suis pas aveuglé par mon amour. Tu as des défauts ? Mais bien sûr. Moi aussi. Et notre tâche sera de les guérir, de nous mettre au niveau de notre amour. Je sais bien que notre amour est une entreprise de longue haleine. Si tout de suite nos caresses et l’accord de nos désirs, l’entente merveilleuse et le don de tout notre être nous comblent de bonheur (au-delà du plaisir), tout ne sera pas fait : il nous restera à construire notre vie quotidienne. Tu sais, chérie, ce qu’on dit du mariage : il est difficile d’accorder le jour à la nuit ; en effet, car beaucoup font l’erreur de réduire l’amour au seul plaisir (immense sans doute) des quelques heures où tout problème est aboli sous la douceur des plus chères caresses. Nous voilà prévenus ! Au fond, l’Amour a besoin de cette base essentielle : l’entente spirituelle. Sinon, pourquoi la simple union matérielle ne suffirait-elle pas ? Or, l’histoire de tous les ménages nous prouve que le calcul serait inexact. Sais-tu pourquoi, mon Marizou, j’ai compris que je pouvais me lier à toi pour la vie ? C’est que même hors de l’emprise de ta présence, hors de cette attirance qui m’attache à toi, je t’ai toujours aimée, ma pensée ne t’a jamais quittée. Vois-tu chérie, si je fais cette distinction entre union spirituelle et union corporelle, c’est parce que toute une tradition d’expression m’y oblige. Mais je voudrais que tu comprennes que mon but est de la supprimer. Lorsque je te dis que je te veux toute, cela signifie que je désire ardemment, comme toi, tes baisers et le don de toute ta tendresse de femme ; cela signifie en même temps que j’attends de ton amour cette sorte de “coup d’aile” qui fait de la vie une réussite de bonheur.

Tu es la plus merveilleuse des fiancées. Je t’assure que c’est vrai. Crois-tu que dans tes baisers, je ne goûte que le délicieux plaisir que tu m’offres ainsi ? Plus que cela : j’éprouve un sentiment d’adoration tel que par ton corps j’ai l’impression d’atteindre un peu mieux ton âme (et c’est la marque de l’amour vrai : le contraire se produit si souvent quand l’amour n’est que de surface). Mais je te le répète, je ne veux plus de la distinction. Ce que je veux, c’est toi, ce que je désire, c’est te posséder, te prendre, t’emporter, connaître avec toi toutes les réalités, peut-être aussi toutes les chimères du bonheur. Comment veux-tu que je sois déçu ? Tu es si jolie. Ce que je sais de toi, de ton visage, est si ravissant. Comment veux-tu que je sois déçu par tout ce que tu me réserves pour plus tard ? Tu me le dis toi-même, tu me donneras tant de caresses merveilleuses. Crois-tu que je serai insensible au bonheur de te sentir toute blottie contre moi, toute abandonnée à notre amour, toi, ma délicieuse, ma fraîche petite fille ? J’en oublierai de dormir. Crois-tu que je serai insensible au bonheur de te voir chez nous, occupée par tes travaux, de t’avoir à mon bras quand nous sortirons, de te parler, aussi de prier avec toi pour nous, d’élever avec toi nos enfants, de combattre les difficultés avec toi, de communier avec toi dans tout ce qu’il y a de plus inexprimable ? Alors, et ces défauts dont tu t’inquiètes ? Ma chérie, nous lutterons ensemble contre nous-mêmes. Je t’abandonne (retiens bien cela) tout ce que je suis comme tu m’abandonnes tout ce que tu es. Il n’y a pas de limite à l’amour.

La chute c’est de ne désirer que le plaisir, l’erreur c’est de confondre le bonheur et le plaisir, la vérité de l’amour c’est d’unir le plaisir au bonheur par le don total de soi-même, c’est de ne pas craindre de bâtir une vie sur la douceur indescriptible de toutes les caresses et sur l’abnégation de soi. L’erreur (la chute même) serait aussi de nier les merveilles des plaisirs.

Ne crois pas chérie qu’il s’agit là d’une dissertation en l’air. Ce n’est d’ailleurs pas une dissertation : ce n’est qu’un essai d’explication de mon amour, une tentative de compréhension du tien afin que dès maintenant nous puissions partir dans la seule voie du bonheur. Mon amour pour toi est une force spontanée, irraisonnée, qui bouleverse tout mon être. Mais notre vie doit être aussi bien soumise à la raison qu’aux fantaisies du cœur (tout au moins doit-on tenter de la soumettre à la raison !). C’est bien difficile, car mon amour est un peu fou.

En tout cas, ma pêche délicieuse, tu me manques rudement. Je te l’avoue, je suis malheureux. J’ai tellement besoin de toi, de tes bras autour de mon cou, de ton sourire, de tes lèvres. J’aimerais tant que tu sois près de moi en cet instant. J’aimerais embrasser ton cou, j’aimerais, j’aimerais. Mais je n’en finirais pas avec tous mes désirs, et cela me rend trop triste de penser qu’il faut attendre, toujours attendre.

J’aime pourtant rêver à ma permission qui verra nos fiançailles. Tu me demandes “comment les organiserons-nous ?” Je les vois comme ça : je passerai les premiers jours avec toi. Si tu es à Valmondois, j’irai chaque jour te voir. Si tu es à Paris, ce sera encore plus facile. Trois ou quatre jours après mon arrivée, nous célébrerons nos fiançailles. Y viendront nos parents proches et amis choisis. Puis, je t’emmènerai à Jarnac jusqu’à la fin de mon séjour. (J’espère que ce programme emporte ton adhésion !). Voilà de belles perspectives. Pas un jour sans toi. Vivre de nouveau avec toi, connaître à nouveau ces merveilleux instants de nos plus complètes tendresses, de notre simple présence aussi, riche d’amour. Quand je pense à toi (c’est tout le temps), j’imagine que je prends ta tête dans mes deux mains. Je soulève tes cheveux légèrement et te murmure à l’oreille que tu es adorable et que je t’aime. Et puis, j’embrasse ta joue si fraîche, ta bouche qui me dit que tu es à moi. Comme tu es belle ainsi, mon aimée. Quelle femme, dis-moi, est plus belle que toi ?

Mais voici la septième page qui se termine ! Et si je recommence le cantique d’amour qui chante toute la journée en moi, toute ma nuit y passera (ce qui ne sera préjudiciable qu’à mon “rendement” de demain matin). J’aime bien d’ailleurs ces veillées avec toi. Seulement, nos vraies veillées, je les passerai autrement qu’en écritures et en paroles indirectes ! Je m’installerai dans un grand fauteuil, je te prendrai sur mes genoux, mon Marizou chou joli, et quand nous voudrons aller nous coucher, je te porterai quelques fois, comme dans la cérémonie du mariage à Rome, jusque dans notre chambre. Et puis, je n’aurai plus qu’à continuer de t’aimer. N’est-ce pas, ma chérie, que nous vivrons cela ? Il est 9 heures. Bonsoir, mon Zou, mon adorable Zou. À demain. Je t’aime, tu sais. Je pense à toi, à ta souffrance, et je prie pour que tu guérisses vite. Bonne nuit, ma petite fiancée chérie, je t’embrasse encore une fois, et dans ce dernier baiser d’aujourd’hui, je mets une immense tendresse. Je t’adore.

François

J’ai reçu ce soir tes lettres écrites le 6 et le 7 et toutes deux postées le 7. Il y a donc encore un jour de retard dans le courrier. Je déteste la Poste.