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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 16 février 1940

“L’IDÉE DE MARIAGE A DÉSORMAIS POUR MOI UNE GRANDE VALEUR, ALORS QUE, AUTREFOIS, JE LUI ATTRIBUAIS PLUS L’IMPORTANCE D’UNE SANCTION QUE D’UN COMMENCEMENT”.

JALOUSIE

6 pp. in-12 (178 x 138 mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 15 février 1940

Ma petite fiancée chérie, puisque tu désires ce calmant, je ne vais pas me priver de te dire que je t’aime ! D’ailleurs, cela va de soi : je serais fou si je ne t’aimais pas ; un homme qui rencontre la plus jolie et la plus délicieuse des jeunes filles n’a plus envie de rentrer seul chez lui : je suis cet homme. Tu penses bien que c’est une absolue nécessité pour moi de t’aimer à la folie. On ne peut que t’aimer passionnément ; j’obéis tout simplement à la règle.

C’est donc entendu : je ne rentrerai pas seul chez moi ; mais avec, à mon bras, une ravissante petite fille. Je lui ferai voir ce que j’aime, je lui dirai ce que je sais et je l’aimerai à la perfection. Je serai obligé de lui avouer qu’elle est adorable et que l’or du monde ne pèse pas lourd auprès de ses baisers. Je caresserai ses cheveux, j’embrasserai ses yeux et ses lèvres, et je lui dirai que l’attente ne sera pas longue qui nous mènera à la plus douce et la plus heureuse des unions. Et pour lui faire prendre patience, et pour contenir mon propre désir, je lui raconterai… ce que je viens de te raconter.

Puisque j’ai l’honneur d’être accroché en cinq exemplaires [photographies] au-dessus de toi, je t’avoue que j’ai grande envie de descendre jusqu’à toi : la position serait plus confortable et rudement plus agréable. Si je pouvais te tenir dans mes bras, t’obliger à baisser les paupières sous mes baisers, au lieu d’attendre que tu les lèves pour me regarder un peu et me consoler de mon éloignement. Enfin, ma chérie, je suis quand même fort content d’être en image si près de toi, de passer mes jours et nuits dans ta contemplation. C’est qu’il n’y a pas une minute à perdre dans une vie faite pour toi. Je rage déjà suffisamment à cause de cette guerre idiote ! Que vite, mon amour, tu sois ma femme, que bien vite il n’y ait plus ces compartiments insupportables dans notre tendresse : t’aimer et être aimé de toi, et me contenter d’un amour régenté, limité, avoue, chérie, que ce n’est pas vivable. Que bien vite tu sois à moi, mon Zou aimé, qu’enfin nous puissions vivre les merveilleuses promesses de l’amour. Je t’aime et ça finit par me mettre en colère de ne t’aimer que de loin ou à moitié. Fais une grimace et embrasse-moi, Zou chéri, bien tendrement : c’est le seul moyen de me calmer.

Ces temps derniers, j’avais le goût de l’exotisme : et j’ai bien failli être volontaire pour les Régiments de Sénégalais. Si ce n’avait été pour Toi (puisqu’il est décidé que je dois avoir de la suite dans les idées si nous voulons nous marier le plus tôt possible !), je crois que j’y serais parti.

J’ai écrit “nous marier”, et c’est vrai, chérie, que j’éprouve aussi une sensation étrange à prononcer ces mots. Je deviens tout-à-fait conformiste ! Mais l’idée de mariage a désormais pour moi une grande valeur, alors que, autrefois, je lui attribuais plus l’importance d’une sanction que d’un commencement. Je veux que toutes les chances soient de notre côté, et puisque je crois aux sacrements, je ne veux pas négliger le caractère sacré du mariage. Je t’aurais moins aimée, chérie, je crois que pour ma part je n’aurais pas eu la patience d’attendre cette consécration, que je n’aurais pu commander ce désir ardent que j’ai de toi, que j’ai de t’avoir parfaitement et pour toujours à moi. Tu es tellement attirante : je t’assure qu’il faut t’aimer follement pour ne pas obéir à ta merveilleuse attirance. Rien n’existe auprès de toi. Je ris quelque fois à la vue de toutes ces femmes d’ici. Comme elles sont peu de choses à côté de toi, ma belle petite fille, mon incomparable fiancée. Comment pourrais-je désirer une autre femme que toi, alors que tu es la plus ravissante ? Chérie, comme il sera bon d’être mariés. J’imagine déjà un tas de détails, auxquels tu n’es jamais étrangère, desquels tu es le centre. J’animerai tout autour de toi : il faudra que notre maison soit belle pour toi, que notre chambre soit jolie pour toi, que tout soit fait à ta mesure. Sans doute, tout cela constituera-t-il seulement un décor autour de notre amour (car nous nous aimerons et ce sera infiniment doux de ne pas se quitter, d’avoir au moins les heures du soir et de la nuit uniquement faites pour s’aimer), mais nous ne négligerons rien pour escorter notre tendresse avec une infinité de petites choses : on ne doit jamais rien négliger quand il s’agit de vivre en beauté.

C’est curieux, chaque fois que tu me parles de ton affection pour quelqu’un (ta cousine, Claudie, etc.), je suis immédiatement obligé de réprimer un instinctif sentiment de jalousie. Ça ne dure pas et ça ne durera jamais parce que c’est mesquin et que notre amour devra toujours être au-dessus de cela, mais je dois le constater ! Cet exclusivisme doit tenir à l’essence même de l’amour : Toi, Moi et rien d’autre. Nous et les étrangers. Notre tendresse incomparable et le reste près d’elle, négligeable. Et je reconnais que j’aime ces formules ! Tu vois, mon amour, comme je suis désagréable avec mes déclarations mais : je n’aime que toi. Je t’aime plus que tout au monde. J’abandonnerais tout pour toi. Ne crains pas toutefois les scène de jalousie ! D’abord, je déteste les scènes, ensuite je suis aussi très raisonnable et j’aimerai bien tes amis… puisque tu les aimes et que tout ce que tu fais est bien. J’ai d’ailleurs des amis qui me sont chers (mais, et c’est un peu effrayant à constater, que sont-ils auprès de toi !). Je te parlerai d’eux avec plaisir et te les ferai connaître.

Tu me demandes aussi de te dire où j’en suis de mes projets. Tu te souviens de ce canevas que je t’avais exposé en remontant le Boulevard Raspail (notre cher témoin !). J’ai d’autres idées en tête. Dans mes prochaines lettres, je t’en parlerai. Ma situation présente ne favorise guère l’application. Néanmoins, tu devrais me forcer à t’envoyer au moins une fois tous les quinze jours trois pages au moins ! Tu serais juge de ma paresse ou de ma réussite. (Juge sévère).

Mon Marizou chou, tu es une adorable petite fille. Mais pourquoi est-ce que je t’aime tant ? Tu dois m’avoir ensorcelé : c’est si doux d’être ton prisonnier. Surtout, chérie, dis-moi beaucoup que tu m’aimes. J’en ai besoin. J’ai faim et soif de ton amour. Bonsoir, Zou. Si je le peux, j’ajouterai quelques lignes demain. Je t’aime. Lorsque je suis couché, et avant de m’endormir, je songe intensément à toi, et tu me manques cruellement. Quand je t’entendrai vivre dans mes bras, quand tu seras contre moi, ma femme bien-aimée, à moi, enfin je serai heureux.

François

P.S. 1) J’ai reçu régulièrement tes lettres des 10, 11, 12 et 13 février. 2) Il est évident que j’attends tes photos d’intérieur avec impatience !