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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 17 février 1940

“JE SENS QUE JE POSSÈDE L’IMMENSE AVANTAGE DE CONNAÎTRE LA MISÈRE DE VIVRE”.

CHOIX D’UNE BAGUE ET DEMANDE DE PHOTOS. FRANÇOIS MITTERRAND DANS UNE TEMPÊTE DE NEIGE

8 pp. in-12 (177 x 139 mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 17 février 1940

Ma jolie petite fille chérie, tu es un peu insupportable : pourquoi me demandes-tu mes raisons de t’aimer ? Ces raisons-là sont tout-à-fait indépendantes du miracle : je t’aime parce que tu es délicieuse, parce que tu es ravissante, parce que je pourrais faire le tour du monde avant de rencontrer une petite déesse aussi adorable que toi. Je t’aime parce qu’avec toi, tout est facile, bon, reposant, parce que tout ce que j’ai s’accorde avec ce que tu as, parce qu’entre nous tout s’entend merveilleusement. Je te le répète : il m’aurait été impossible de ne pas t’aimer ; si je ne t’avais pas aimée, c’est ça qui aurait été le miracle. Tu vois qu’à l’amour, il y a des raisons très simples, très profondes. De tout ce que j’ai vécu avec toi, aussi bien la douceur de tes caresses que cette joie impalpable que j’éprouve à te voir, t’entendre, t’imaginer, je n’ai retiré que du bonheur.

J’aurai une femme aimée de dix-sept ans. À dix-sept ans tout peut et doit être magnifique. Le monde n’a pas eu le temps de trop détruire, et a eu le temps d’apprendre un peu de vérité. Distinguer le vrai et le faux, problème éternel de philosophie, de vie. Or je crois qu’il y a un âge où cette distinction apparaît, non pas parce que le faux a déjà tellement blessé, sali, que l’on sent en soi un immense désir du vrai, mais parce que l’expérience commencée de l’un et de l’autre, effleurée, donne, un instant, la possibilité de choix. Vois-tu, chérie, ce qu’il y a d’admirable pour nous c’est que l’un et l’autre nous atteignons cette période du choix. Il n’est pas difficile de découvrir si l’on aime vraiment. Sans doute, l’illusion de l’amour n’est pas rare mais elle ne tarde pas à se dissiper : fondée seulement sur une attirance physique ou sur une admiration intellectuelle, elle s’effondre après les premières tentatives, les premières expériences. À ce moment, le danger est grand : on risque de confondre et de condamner la vie en bloc ; on ne croit plus à la beauté de l’amour parce qu’on a cru en elle et qu’on l’a vue s’effriter. Alors on est tenté de se laisser aller au seul plaisir, toujours décevant parce que sans bases, ou à la sécheresse toujours triste. Tu as certainement ressenti tout cela, comme moi. Et ce qui est merveilleux, c’est que notre amour soit apparu dans notre vie comme pour prévenir le danger, comme pour unir avec toute notre ferveur et notre désir d’aimer. J’avais tellement peur, chérie, pour toi et pour moi. Je pensais que tu étais trop délicieuse, trop jolie pour demeurer ma petite-fille telle que je t’avais aimée : tant sont à l’affût, et auraient été si excusables de te vouloir ! Et pour moi, je pensais que tout était fini ; la vraie tendresse et cet amour unique que j’avais pour toi, je n’aurais jamais pu les reporter sur une autre que toi. Quoique tu sois une petite fille, tu sais aussi ce qu’une femme comme toi peut être recherchée ; il n’était pas possible que tu ne sois touchée par toutes les promesses, et les paroles ; il n’était pas possible que je ne devine pas moi aussi un de ceux qui se contentent des promesses. Et c’est pourquoi je m’émerveille de notre chance. Je savais que mon bonheur ne pourrait reposer que sur toi et tu sais qu’il en est de même pour toi. Et maintenant, nous possédons la certitude splendide du vrai. Plus rien n’est séparé. Je t’aime et te désire plus intensément que je n’aurais pu aimer et désirer toute femme. Tu es la plus belle et plus douce. Attirance physique ? Admiration ? Je ne veux pas savoir leurs rapports, je sais que je t’adore et que les merveilleuses promesses, que toutes les révélations de l’amour sont contenues en toi. Il n’y a pas de miracle. Tu es tout, et je t’aime, mon tout petit zou adoré.

Je continue ma lettre ce matin, dimanche. Je suis allé à la messe de huit heures, et maintenant je t’écris, la main frigorifiée car il fait vraiment froid. Nous sommes de nouveau enneigés : hier matin, nous avons subi quatre heures durant une tempête de neige qui restera dans les annales : ma capote, mon calot étaient recouverts d’une pellicule durcie de neige glacée de quatre ou cinq millimètres. On ne voyait plus mes sourcils que deux glaçons recouvraient. Et quatre heures ainsi, visage fouetté par de petits flocons, jouets du vent. Une réussite ! Si l’on bougeait la tête, c’était aussitôt une avalanche dans le cou. Enfin, tout est pour le mieux puisque ce matin je suis frais et dispos, en possession d’un équilibre parfait ! mais je t’assure que pour faire travailler les hommes ça a été une rude tâche ! Pardonne, chérie, cette écriture bizarroïde, mais je suis obligé de me lever toutes les quatre ou cinq lignes pour me réchauffer.

Ce matin, à la messe, j’ai bien prié pour nous. Je ne suis pas très pieux et ma pensée s’évade facilement et j’ai besoin de faire beaucoup de progrès de ce côté. Mais ce que j’aime dans la religion, ce qui est bon et nécessaire en elle, c’est cette compréhension qu’elle donne. “Qui est-elle ? et qu’a-t-elle fait pour nous ? De nous ?”

Je sens que je possède l’immense avantage de connaître la misère de vivre, que j’ai le droit de parler, et j’éprouve une sorte de fierté à me dire, qu’après tout, rien n’est difficile. (Ou plutôt si, est difficile : obéir, et risquer la mort pour des raisons douteuses, pour des hommes douteux. Obéir, peut-être mourir avant d’avoir dit pourquoi on doit mourir, pour quelles raisons on doit obéir, et à qui). Moi, je fais la guerre pour moi, pour nous. Je veux savoir de la vie ce qu’elle exige, et exiger d’elle le bonheur. C’est une expérience personnelle (tu es en moi, tu es comme moi ma personne, tu es avec moi : nous).

Pour ta bague : tu as une mémoire affolante ! Ma Marie-Zou que j’adore, tu m’émerveilles absolument. Je croyais posséder seul un tas de phrases, d’impressions vécues avec toi autrefois. Je vois que tu les as remarquées, retenues autant que moi (peut-être plus : intuition contre mémoire. Je suis une grossière mécanique à côté de toi). Je t’assure que chaque jour je te découvre plus grave, plus sérieuses, plus petite fille, parfois plus femme aussi que je ne pensais. Tu m’admires, dis-tu ? Mon amour, lorsque blottie dans mes bras, oublieuse du monde et de tout pour n’être plus qu’une femme aimée, tu seras enfin à moi, infiniment, merveilleusement à moi, je te jure que plus rien n’existera de moi, de mes richesses bien pauvres près des tiennes, qui ne soit pour toujours à toi. Ma petite déesse chérie, je serais bien peu de choses si je n’aimais pas. Et j’en reviens à ta bague de fiancée : nous choisirons donc un diamant (je dis un, je préfère un à plusieurs : idée d’unité opposée à dispersion, de simplicité (orgueilleuse presque) opposée à mille vanités (mille au moins !). Enfin, j’en parlerai à papa et nous verrons, nous avons malheureusement le temps de nous décider. Pourquoi je préfère le diamant ? Sorte de choix spontané. Si j’essaie d’en découvrir le sens, c’est peut-être qu’une pierre avec sa couleur, ses caractéristiques, reflet, opacité, me paraît trop spéciale, trop figée dans son caractère. Le rouge du rubis, ou le vert de l’émeraude, ou le bleu de l’opale, c’est bon pour une fantaisie d’un jour heureux, une envie soudaine de plaire, d’enchanter, c’est la marque d’un moment : retour d’un bal, expression de la tendresse d’un soir etc. non négligeable évidemment, mais étrangère à cette alliance mystérieuse, absolue, un peu énigmatique que je découvre dans les feux du diamant, dans la beauté des fiançailles.

Cette sécurité que tu éprouves avec moi m’émeut. Tu es ma splendide petite fille, mon incomparable. Dès le premier jour de notre rencontre, n’as-tu pas vu dans mes yeux une sorte d’adoration ? Chaque fois que mes mains, que mes mes lèvres te touchent, ne sens-tu pas leur émerveillement secret ? Tu es ma force, toi, qui te crois si faible. Et quand tu seras ma femme, quand tu m’appartiendras, quand chaque instant de ma vie sera réellement, presque physiquement, fait de toi, quelle ne sera pas ma puissance ! J’ai pour toi un culte presque dangereux, païen. J’aime infiniment tout ce qui te fait si belle, et la découverte enfin totale de ta beauté le jour où je te prendrai pour la vie, la révélation complète de ton amour, feront de moi plus encore un esclave. Mais ne t’effraie pas, chérie, de cet amour. Ne dis pas que tu te sens petite, ne dis pas que j’attends trop de toi. Le don de toi ? Tu m’as promis une tendresse, des caresses merveilleuses. Ma bien-aimée, je sais que tout ce qui me viendra de toi sera infiniment doux, infiniment délicieux. Tout ce que tu m’as donné a toujours été plus beau que mes rêves. Ne crois pas non plus, mon Zou, que mon amour est seulement lié à tes caresses. Il les dépasse, il cherche en toi ce qu’il pourrait trouver en aucune femme : cet élan, cette entente inexprimable qui fait de l’amour un dieu et non pas seulement un acte. Et cet élan, cette correspondance parfaite, je les ai toujours découverts. Ils sont à la source de notre amour, ils lui donnent sa valeur, ils sont le gage de sa durée.

Mais je m’aperçois qu’à force de te parler de nous, ma lettre s’allonge sans retenue ! Et moi qui pensais ne t’écrire qu’en vitesse (mais dans l’intervalle on m’a averti que l’heure du rassemblement était retardée). Pour les photos, cela t’ennuie mon Marizou chou ? Beaucoup ? Si cela doit te décider, songe que c’est pour moi, je voudrais tant avoir ces belles images de toi à défaut de ta présence. Si tu le veux, on n’en donnera à personne. Mais je crois que certaines poses seraient simples : ton profil, comme une médaille. Ton visage tout naturel de face (au besoin, j’abandonne le sourire qui peut te paraître un peu forcé). Je te l’ai dit : simplicité avant tout, et je suis content que tu penses ainsi. Est-ce te demander un bien gros sacrifice ? Je suis tellement seul. Ces photos me tiendraient un peu mieux compagnie. Et puis, si tu acceptes un minimum de “publicité”, je suis sûr qu’à Jarnac on serait heureux d’avoir au moins cette petite joie de toi ! Écoute, chérie, tu vas peut-être penser que je ne m’incline pas alors que je te dis toujours que je ferai ce que tu voudras. Aussi, je veux que tu saches que si je te demandes cela, c’est parce que je l’espère du fond du cœur. Tu vois, je ne veux pas te dire : “tu sais ce que je désire, mais agis comme tu voudras”, ce serait t’accorder une bien forcée liberté de choix. Je préfère t’exprimer mon attente telle qu’elle est. Et toi, agis toujours comme cela avec moi. Tout sera bien. Mon Amour, je t’aime. Je ne puis te dire autre chose. Guéris vite. Tu sais bien, qu’au fond, tu feras de moi ce que tu désireras. Bonsoir chérie. Je t’embrasse et j’aime délicieusement tes baisers, ta tendresse.

François