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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 18 février 1940

CINÉMA, RENCONTRE AVEC LE SCÉNARISTE JEAN BASTIA, CHANTS DE LA COLONIALE DANS LES CAFÉS : LES SOLDATS-FANFARONS DE LA DRÔLE DE GUERRE

TRÈS BELLE LETTRE, MALHEUREUSEMENT INCOMPLÈTE, ÉVOQUANT LA VIE MILITAIRE

4 pp. in-12 (177 x 138mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le dimanche 18 février 1940

Mon adorable fiancée, ta lettre de ce soir m’a fait beaucoup de bien. J’aime cette paix et cette certitude que je sens en toi. Quelle source de joie en effet dans cette présence continuelle de notre amour. Une lettre, deux lettres n’arrivent pas ; un plus long silence encore causé par je ne sais quoi : et nous ne doutons pas. Nous sommes désormais à l’abri des inquiétudes qui nous paraissaient autrefois nécessairement liées à l’amour. Quelle merveilleuse force ! Ne crois pas chérie que c’est là une véritable révélation : nous nous aimons et notre amour n’a plus ce ton éphémère qui brise le cœur : toute notre vie est engagée dans cette douce tendresse qui nous unit.

Je t’aime mon Zou bien aimé. Tu vois : avec toi, je suis en confiance. Je suis prêt à tout te dire. Je puis t’exprimer mon amour tel qu’il est. Et c’est si doux. Je puis déjà te parler comme si tu étais ma femme chérie… Et je ne m’en prive pas. J’espère que plus tard nous aurons des dimanches un peu plus gais que celui-là. Et pourtant, il a été marqué par un événement extraordinaire : je suis allé au cinéma ! En effet, une “généreuse donatrice” a offert un appareil au 23eme plus par curiosité que par désœuvrement. J’ai tenu à voir ce spectacle : Bach, Lucien Baroux… Je ne suis pas converti.

Quand nous serons mariés, nous utiliserons mieux notre emploi du temps ! Nous irons aux spectacles qui vaudront la peine, nous irons danser, nous verrons les amis qui nous plairont. Et puis, au lieu d’être chacun de son côté à regretter l’absence, à rêver du futur, nous n’aurons plus, rentrés chez nous, qu’à vivre un merveilleux présent. Ce que nous pourrons nous aimer, ma chérie ! Notre pensée aura eu le temps de préparer ces heures de bonheur… Mais elle ne voit pas tout. Nous serons encore plus heureux que nous ne pouvons l’imaginer. Tu seras tellement ravissante, toute à moi, tellement adorable. Comment pourrais-je imaginer la douceur de t’aimer aussi parfaitement ? Ce sera si bon d’être avec toi, de vivre pour toi, d’oublier le monde pour toi, de trouver toutes les joies en toi. Demain, nous reprenons notre tâche. Ce n’est pas très gai, mais tes lettres m’apportent chaque jour le courage nécessaire, car chaque jour me rapproche de toi, et tes paroles d’amour sont le prélude de notre vie d’amour.

Un détail amusant : nous venons de recevoir parmi les hommes de la compagnie, le fils de Jean Bastia amené là par “mesure disciplinaire” ! J’aime beaucoup ces gens qui viennent là “par mesure disciplinaire” ! Et alors, nous, sommes-nous donc punis ? C’est pourtant notre vie depuis six mois ! Je t’assure que les régiments coloniaux ont la vie dure. Alors que les pionniers et les fantassins de la Métropole restent en cantonnement quand le temps est trop mauvais, nous, nous sortons toujours. Par ces bourrasques de neige, nous travaillons pour le Génie… Mais le Génie ne met pas le nez à l’air !

Le soir, dans les cafés, le coup d’œil vaut la peine. Des vieux coloniaux, saouls comme des tonneaux, montent sur les tables, et ça chante “ La Valse du Riff”, “Je t’eus” etc. (chansons que tu ne connais pas sans doute…). Faces illuminées, avinées, parfois effrayantes. On est quelque fois reçus bruyamment quand il s’agit d’empêcher que des carreaux soient cassés. D’ailleurs, nous sommes très mal vus par les gens des bourgades par lesquelles nous passons. “ Des coloniaux ?” On ferme les portes et volets et on refuse de nous recevoir. J’ai vu des femmes trembler de peur quand nous frappions pour demander un logement ! C’est assez pittoresque. Il y a là de simples soldats ayant 5, 10 et jusqu’à 17 ans de service (Chine, Madagascar, A.O.F, A.E.F etc.). Ça fait de drôles de types (pas très enviables, déshumanisés, abêtis, rudes à mener). Dans ma section, j’ai sous mes ordres un engagé qui a fait les sections spéciales d’Oléron, de Tien-Tsin etc. Un autre, prisonnier perpétuel dans le civil et le militaire. Ce n’est pas toujours très commode de les diriger. Il faut être assez large d’esprit, mais très sec parfois. Je me souviens du jour de mon départ en permission : à minuit, au centre d’hébergement de Stenay, je vois tout d’un coup apparaître un de mes hommes qui avait disparu depuis 24 heures. Je ne sais ce qu’il avait fait, où il avait dormi. Il est venu à moi très cordial, a voulu absolument m’entraîner dans toutes les maisons louches de la ville, ce que j’ai eu beaucoup de peine à refuser, y est [… manque la suite]

[… ] de la signification de l’amour. L’amour a besoin de cet élément spirituel, source de tant de joies subtiles, raffinées, inexprimables. Vraiment l’amour c’est une belle chose (la seule qui soit belle et complète en même temps), puisque tout y trouve sa part, puisque nos désirs et nos rêves s’accordent à la réalité de la vie et à ce qu’elle possède de meilleur. Je n’ai pas compris qu’avec toi cette beauté (et tu me demandes pourquoi je t’aime !) car j’aime tout en toi, car tu me ravis parfaitement. Il est si difficile de ne pas s’arrêter là où s’arrêtent la plupart des hommes et des femmes ; une fois mariés ou liés, ils croient que tout est fait. Moi, je veux que notre mariage soit dynamique ; de lui, je veux tirer tous les plaisirs si délicieux de l’amour (et tu me les donneras, mon amour), et tout le bonheur. Or, le bonheur ne peut pas être statique : nous chercherons toujours ensemble à mieux vivre.

Tu vois, mon Zou, l’épreuve que nous avons si durement vécue l’an dernier m’aura été utile à certains points de vue. Cette conception de l’amour que je t’ai exprimée bien souvent, je l’avais déjà, mais d’une façon un peu trop intellectuelle, ce qui, je le comprends a dû t’effrayer. Maintenant, cette conception ne vient pas de l’esprit mais me paraît toute simple, toute naturelle. Comprends-tu, je t’aime d’abord comme une femme adorable, infiniment désirée, dont la possession sera si douce, si merveilleuse. Tu n’es pas une entité, une déesse lointaine, mais une femme dont j’attends toutes les douceurs, tous les abandons : tu es d’abord cela. Et c’est pourquoi j’ai tellement besoin de tes caresses, de ta présence, de tes baisers, de tout ce que tu peux me donner. Mais je t’aime aussi comme seul l’esprit peut aimer ; avec toute ma volonté, mon désir de notre accord spirituel grâce auquel l’amour prend une valeur infinie.

Tu me dis “comment peux-tu te contenter d’une petite fille comme moi, peu cultivée et si peu sûre d’elle” ? Chérie, j’ai envie de t’embrasser pour t’empêcher de parler. Es-tu si peu sûre de toi quand je te prends dans mes bras ? Ne sens-tu pas ton immense pouvoir sur moi ? C’est là que je puis t’avouer ma petitesse, près de toi. Je t’adore tant que le moindre de tes gestes, que le moindre don de tendresse me comble de bonheur. Quant à la culture, n’avons-nous pas un long avenir devant nous qui nous permettra de nous parfaire ensemble. Tu seras ma compagne en toutes choses. Crois-tu que parce que je désire ta beauté, ta fraîcheur, je n’aurai pas besoin de tes conseils, de ton appui, de ta compréhension ? Nous ferons tout ensemble. Ne trouves-tu pas ma mon aimée que c’est un beau programme que nous aurons la force de réaliser ? Aimes-tu que je t’aime ainsi ? Pourquoi te cacherais-je mes désirs et mes rêves ?

Ça me fâche un peu de paraître exigeant et difficile. Si tu savais comme je demande peu de toi. Je te demande seulement de rester telle que tu es, puisque c’est ainsi que je t’aime tant. Quand je parle de progrès, je parle surtout des miens. Pourquoi sera-ce une tâche dure de ne pas me décevoir ? Mais non, chérie, ce sera extrêmement facile : continue de m’aimer comme tu m’aimes, continuons cette entente si douce qui règne entre nous. T’ai-je moins aimée après nos premiers aveux, nos premiers projets… au contraire, tes baisers m’ont donné le goût de toi tellement, ta tendresse, ta douceur, ont tellement comblé mon désir de toi que pas un seul des aspects de notre mariage ne pourra être décevant. Tu es si ravissante. Ne vois-tu pas, ma fiancée bien-aimée, que je suis rudement amoureux de toi ! Je serai tellement amoureux de toi lorsque je serai ton mari, lorsque nous serons enfin unis comme nous le désirons.

C’est moi qui suis un peu effrayé lorsque je considère mes lettres ! Je ne te parle que de mon amour, chaque mot contient une déclaration d’amour. J’espère que cela ne t’ennuie pas trop ! Mais c’est aussi un peu de ta faute si je t’adore.

Il va y avoir de nouvelles demandes pour les prochains pelotons d’aspirants. (Ils auront lieu dans 3 mois environ, je crois. Si l’on a des chances, on doit avoir pris sa seconde permission de détente avant). Je ne sais pas si je me heurterais aux mêmes oppositions de forme que l’autre fois. Enfin, cette fois je suis bien décidé, si je suis soutenu, à passer outre. Je tiendrai ton père au courant. Agis parallèlement. J’alerterai aussi mon père. Quel dommage que je ne puisse moi-même me défendre ! Je crois que l’action la plus sûre sera celle qui viendra du Ministère lui-même (et non pas de mon colonel qu’il ne sera pas mauvais quand même “d’envoûter” !).

Je reçois beaucoup de lettres d’amis : on me pose beaucoup de questions à ton sujet, ce m’est très agréable de parler de toi. Ma chérie, à ce soir. Voici une lettre bien longue ! (Pour toi) - Mais je t’embrasse avec toute ma tendresse : ceci compense-t-il cela ? J’adore tes yeux, tes cheveux, ta bouche. Je t’adore.

François

Lettre incomplète en son milieu