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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 19 février 1940

“VIVRE ENSEMBLE, ON POURRAIT EN FAIRE DES POÈMES SUR CES MOTS !”

4 pp. in-8 (198 x 135mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 19 février 1940

Mon Zou bien-aimé, avoue que les choses sont drôlement faites. Alors que je pourrais si bien et si agréablement passer mon temps à t’aimer, je fais la guerre dans un coin perdu, loin de toi, loin de tout. Et toi, au lieu d’être avec moi, de rester près de moi, de m’enchanter de ta présence, tu demeures dans ton lit.

Heureusement que les perspectives sont plus douces que le présent. Perspectives qui peuvent à bon droit se parer de couleurs merveilleuses, si nous en jugeons d’après le passé. Ce doit être si enivrant de vivre avec toi tout l’amour.Toutes ses splendeurs. C’était si doux de vivre avec toi ses premières démarches.

Mon joli petit Zou, dans ta lettre d’aujourd’hui (celle postée le 17), tu me parles de nos soirées du “Bœuf sur le Toit” et du “Coliseum”. Quels souvenirs. Tu étais tellement ravissante que j’étais absolument subjugué. J’en suis encore tout ébloui. J’aurais commis des folies pour toi. Tu ne pensais plus à rien ? Moi, je ne pensais plus qu’à toi. Tout allait se jouer. Cela je le sentais. Et pour mieux me faire comprendre le prix du don que tu allais me faire, tu te montrais à moi, incomparable. Oui, quand tu étais contre moi pendant que nous dansions, j’éprouvais une sensation délicieuse : enfin tu revenais à moi, de nouveau, je te pressais dans mes bras. Qui sait ? Peut-être était-ce le symbole de l’abandon prochain, peut-être bientôt serais-tu plus complètement encore à moi…

J’osais à peine rêver à cela de peur de trop souffrir ensuite… Et puis, ç’a été notre bonheur.

Ma chérie, j’aime que tu me rappelles ces instants. Et puis cela m’intéresse beaucoup de savoir tout ce que tu pensais au cours de nos “jours heureux”. Ils revivent ainsi dans toute leur douceur.

Aujourd’hui, qu’ai-je fait ? Levé à huit heure (quelle paresse !), je suis allé chez des gens du village car la jeune fille de la maison m’avait promis de recoudre ma capote déchirée lors de ma chute de la semaine dernière. Ç’aurait été plus amusant de te donner ce travail-là à toi (plus amusant pour moi) : reste de tyrannie, cela me plaira de te voir occupée pour moi. J’essaierai, mon Zou aimé, de te consoler de cette lourde tâche : je crois que je trouverai facilement tout bien (et ce sera bien, venu de toi) et puis, j’aurai beaucoup plus envie de t’embrasser que de te critiquer (pas seulement pour te remercier !) C’est fou ce que ce sera bon d’être ensemble, n’est-ce pas chérie ? Penses-tu quelquefois à notre vie de tous les jours, non seulement au merveilleux amour, à notre tendresse des heures où nous serons l’un à l’autre, mais encore aux moments d’apparence anodine, à tous ces moments tranquilles, calmes de notre vie quotidienne ? Vivre ensemble, on pourrait en faire des poèmes sur ces deux mots ! Vivre avec toi, pour toi, en toi, je ne conçois pas pour ma vie de plus beau programme.

Au moment de partir au chantier (nous commençons un blockhaus), j’ai eu une bonne surprise : mon chef de section m’a dit que si je le désirais, je pouvais prendre un peu de repos (je n’ai jamais été “consultant” depuis le début de la guerre). Inutile de te décrire mes hésitations ! L’après-midi, j’ai lu. (Je me suis fait envoyer un précis de Droit International et un de mes amis m’a envoyé L’Amour et l’Occident de Rougemont). J’ai écrit un peu (je t’enverrai le résultat).

Dehors, un dégel extraordinaire a réduit en torrents la neige qui hier encore couvrait les coteaux. Quand mes camarades sont revenus, ils étaient trempés de la tête aux pieds. Et maintenant, chérie, c’est à toi que j’écris. Le meilleur moment (le seul moment heureux) de ma journée. Je voudrais te dire que je t’adore, je voudrais que les baisers que je t’envoie puissent atteindre tes lèvres, je voudrais que mes caresses s’attardent dans tes cheveux (sauvages et civilisés), sculptent ton corps chéri. Et puis, je pense qu’un jour nous posséderons tout ce bonheur rêvé. Comme tout sera beau, alors, ma fiancée que j’aime ! Bonne nuit mon petit Zou. Dors bien. Je t’embrasse mon ravissant Zou bien-aimé et je songe au jour où de nouveau nous serons ensemble. La vie n’est douce qu’avec toi.

François