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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 20 février 1940

“J’ÉPROUVE UNE SECRÈTE GRATITUDE ENVERS DIEU, ENVERS TOI, CAR L’AN DERNIER JE VIVAIS DANS UN DÉCHIREMENT QUI N’A D’ÉGAL QUE MON BONHEUR DE MAINTENANT”

3 pp. in-12 (198 x 135 mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 20 février 1940

Ma petite chérie, oui je saurais encore te raconter de belles histoires. Si tu étais près de moi, si je pouvais, ma Prague bien-aimée, tenir ta main, sentir ton parfum, prendre tes lèvres et te couvrir de baisers, je t’assure que je n’irais pas ailleurs, que cette conquête-là me suffirait. Comme tu le dis ce serait l’entente complète, une entente délicieuse. Quand tu m’appartiendras, le monde entier m’appartiendra, le jour où j’aurai le droit le plus absolu, le plus enivrant sur toi, quelle sirène pourrais-je écouter ? Je posséderai ma sirène chérie. Quelle ville, quelle capitale désirerais-je ? Aucune ne contiendra une merveille comparable à toi, ma fiancée que j’aime. Je sais mille paraboles pour toi ; tu es alliée en moi aux plus charmantes rêveries, aux plus doux souvenirs, à mon plus cher bonheur.

Mon petit amour chéri, moi aussi je n’ai qu’une envie ce soir : te dire que je t’aime. Un désir fou : t’aimer, revivre ces minutes indicibles que tu sais. Comme il est bon pour moi de penser qu’en effet un jour “je n’aurai rien de précis à écouter”, sinon tes paroles d’amour, ta tendresse. Je te le répète, ma douce chérie, je veux vivre avec toi. Et tout est contenu dans ce désir.

Aujourd’hui, j’ai continué mon “blockhaus”. Début idyllique : j’étais chef de détachement et j’ai autorisé un des hommes (précisément le fils de Jean Bastia) à jouer de l’harmonica pendant que les autres travaillaient. Un cinéaste aurait filmé ça, à l’arrière on aurait crié à la guerre d’opérette ! C’était amusant. Et puis un officier est arrivé : on a repris le visage sérieux (ce qui ne veut pas dire que le travail a été plus efficace).

Tu ne penses donc pas être levée quand mon père viendra à Paris. J’aurais été content qu’il te voie, mais une seule chose importe : ne sors pas tant que ta fièvre ne sera pas partie, ou du moins évite toute fatigue. Je suis ennuyé de te savoir fiévreuse parce que je pense que cela doit t’être bien pénible et même douloureux. Quant à la cause, il s’agit de la rechercher pour la guérir. Elle n’est pas d’autre intérêt que cela. Tu as donc raison de ne rien négliger. D’un autre côté, mon trésor chéri, ne t’inquiète pas plus que moi pour nous ; malade ou pas, fatiguée ou non, tu as commencé avec moi notre vie commune. Désormais, nous partagerons tout : joies, tristesses. Tu es alitée, je suis loin de toi, acceptons cette double épreuve, acceptons-la ensemble. Je t’aime, ma Marie-Louise aimée, ma petite fille. Sans doute, nous ne connaissons pas encore toutes les merveilles que nous promet notre amour ; mais j’éprouve une telle confiance en toi, je me sens tellement de plain-pied avec toi, qu’il me semble déjà que tu es ma femme ; ma femme adorée à laquelle je dis tous les désirs de mon cœur (ce désir immense de toi), et dont la vie ne fait qu’une avec la mienne.

Mon tout petit Zou, bonsoir. Cette lettre est plus brève que les précédentes. Elle n’est pas moins lourde d’amour. Toute cette journée, j’ai pensé à toi avec une tendresse infinie. Pourquoi aujourd’hui ? À vrai dire, tous mes jours sont faits de toi. Mais j’éprouve une secrète gratitude envers Dieu, envers toi, car l’an dernier je vivais dans un déchirement qui n’a d’égal que mon bonheur de maintenant.

Ma bien-aimée, je t’adore. Et je suis triste ce soir encore de te quitter, à l’heure où plus tard (bientôt) nous nous apprêterons à nous aimer si doucement, si merveilleusement, que les heures de la nuit contiendront toute la vie. Je t’aime.

François