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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 22 février 1940

“CE SERAIT BIEN DE POUVOIR SE FIANCER EN CE DÉBUT DE MAI”

4 pp. in-12 (197 x 134 mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 22 février 1940

Ma fiancée chérie, pas de lettre de toi ce soir. C’est vexant après toute une journée passée dans cette attente, une journée longue, interminable. Et puis rien. Cela me met en colère contre la poste, une fois de plus. Je suppose que c’est de sa faute. Je ne veux pas imaginer que ta fatigue s’est accrue. Enfin, j’en serai quitte pour attendre jusqu’à demain et d’autant plus impatiemment que ta lettre d’hier était toute brève et que tu me promettais une longue missive.

Je suis un peu abruti. Ces neuf heures passées debout éreintent. Et la réaction est lente. Je crois que j’irai me coucher tôt ce soir. Ma petite chérie, si je te dis que je t’aime, ne sera-ce pas la plus belle histoire ? J’ai reçu ce soir une lettre de mon ami oranais [Georges Dayan], actuellement à Auvours [près du Mans]. Je rage quand il me parle de ses voyages hebdomadaires à Paris ! Ce serait si bien pour nous si j’avais le même avantage. Espérons que cela viendra un jour. Nous nous arrangerions pour nous voir souvent ! J’ai donc fait une nouvelle demande d’admission aux peloton d’aspirants. Je vais voir ce qu’il en advient. J’ai écrit à ton père. Il faut pister l’affaire de bout en bout si nous voulons réussir. Avant tout, agir par le Ministère. C’est très important pour nous, chérie, puisque cela nous permettra de nous marier plus tôt. Également parce que nous jouirons d’un intermède de quatre mois au milieu de cette guerre pendant lesquels nous saurons bien nous débrouiller pour ne pas manquer une occasion de nous rencontrer.

Tu me dis, mon Zou aimé, que tu iras peut-être faire un tour dans le Midi. C’est une très bonne idée et ce peut être un bon remède. De quel côté penses-tu aller ? Surtout, chérie, ne te fatigue pas pendant ton séjour à Paris. Tu verras sans doute mon père dimanche (avant peut-être la réception de cette lettre). Raconte-moi vite l’entrevue. Malgré les joues pâles dont tu me parles, tu dois être, mon Marizou, si délicieuse que je suis jaloux de ceux qui te voient, et aussi de ceux qui t’embrassent (sur les deux joues !) quoique je suppose qu’ils ne sont guère nombreux !

Je pense que chaque jour qui passe nous rapproche de notre prochaine rencontre, donc de nos fiançailles, et de notre mariage. Et cela m’aide à supporter l’épreuve. Comme ce serait bien de pouvoir se fiancer en ce début de Mai qui fut déjà témoin de nos premiers baisers, de ces moments dont je ressens encore toute la douceur et les délices. Tu étais si jolie, si désirable, et je t’aimais déjà tellement. Un jour, il faudra que je te raconte toute cette histoire du 5 mai ! Et tu me diras aussi tout ce que tu as éprouvé, tout ce que tu en as pensé. C’est si bon de raviver ces souvenirs qui sont le présage d’un avenir proche et splendide. Tout notre passé est d’une fraîcheur incomparable. Vraiment, nous aurons vécu toutes les beautés de l’amour. Je t’aime de manière si immatérielle et pourtant d’un amour et d’un désir immenses. Tu n’es pas seulement la femme la plus adorable, la plus grisante, pour moi, tu es aussi ma petite fille incomparable que je veux combler de tendresse. Double charme, double attirance. Et ne crois pas, mon amour, que notre mariage détruira un jour cette adoration que j’ai pour toi ! Bien au contraire. Nous nous aimerons encore mieux.

Penses-tu, chéries, aux photos dont je t’ai parlé ? (Tu n’as guère d’enthousiasme pour t’exécuter ! Pardonne-moi, ma bien-aimée : mais cela me fera tant de plaisir). J’ai reçu Le Combat contre les Ombres de Duhamel, et Mission à Rome, de Romains. Cela me fait un peu de pâture… et je ne trouve même pas le temps de dévorer quelques pages par jour ! Que deviennent tes frères ? Ma pêche chérie, écris moi bien longuement mais surtout dis-moi que tu m’aimes. Quand tu retrouveras Paris, rêve un peu à notre amour si intimement lié à ce décor.

Excuse cette lettre décousue. Je te l’ai dit, je suis un peu las. Mais je pense au temps où tu seras là, près de moi, ma ravissante. Je te prendrai sur mes genoux et je te dévorerai de baisers. Quel bonheur de t’avoir dans mes bras, ma toute petite fiancée. Quelle joie merveilleuse de s’aimer ainsi éperdument. Bonne nuit, mon aimée.

François